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Dans mes bottes, mes orteils frétillent.

J’ai beau partir battue d’avance, je suis impatiente de voir les têtes des autres blogueurs de ma catégorie. Et celles des autres. Et quels blogs ont été retenus, et pourquoi. Lorsque l’écran s’allume pour laisser apparaître le logo « Nuit des Blogs », je farfouille dans mon sac pour en tirer mon carnet et un stylo. J’ai des devoirs à faire. Des noms à retenir.

Ça y est : première catégorie en lice : « Digital ».

_ Tsssssk. La catégorie bullshit par excellence. Rien que l’anglicisme putride qui lui sert de nom suffit à annoncer la couleur. »

Ai-je besoin de préciser qui est l’auteure de cette charmante remarque…

_ Je dois avouer que parfois, je t’admire.

_ Il y a de quoi. Sans moi, tu serais restée une loque jusqu’à la fin de ta vie.

_ Hmpf. Si tu le dis.

_ …Mais c’est vrai, dis ? Tu le penses ? »

Ah ? Touchée.

_ Absolument. Réussir à trouver un commentaire désagréable à faire avant même que l’occasion ne s’en présente tangiblement, je dois le dire : à ce niveau, ça tient de la compétence professionnelle.

_ Hé. Peut-être que s’ils créent une catégorie « aigri », ils me contacteront pour rejoindre le « jury prestigieux. » »

Je ne peux pas m’empêcher d’étouffer un éclat de rire. Il faut admettre que celle-là était bien trouvée. Je teste un rebond :

_ Non, ça ne peut pas marcher…

_ Pourquoi ?

_ Parce que tu l’as dit toi-même : en French, c’est pas assez trendy. Pour que ça soit brankable il faut name-droper les concepts in English. Hey, girl : 2017 hellow ? Global world, think out of the box, out of the borders, okay ? Si tu veux peser dans le game, ta personal catégorie s’appellera « Grumpy. » En plus, c’est un direct wink vers le number one viral cat of the web. Win-win guaranteed, darling. Mode full positive strategy. »

A cet instant, ma boîte crânienne fut prise d’un véritable séisme. Même si quelqu’un m’avait injecté un gramme entier de kétamine à l’intérieur, je pense que l’effet aurait été moins mémorable.

Je m’autorise un petit aparté ici : la Rageuse on s’en doute, de son métier, rage. Et de fait, nous sommes en quasi-constant désaccord à peu près sur tous les sujets. Mais jusqu’à présent, je dois l’avouer : je n’ai jamais rien entendu de plus tonitruant et de plus vertigineux que son rire. Quand elle et moi, d’aventure, parvenons enfin à aligner nos humeurs sur la même ligne, quand une synchronisation impromptue a lieu par on ne sait quelle espèce de hasard, je le sais : je retrouve entre mes neurones le déclencheur du même rire que celui de Lola Séchan dans la chanson écrite pour elle par son père : un rire « qui lézarde les murs. » 

Evidemment, de l’extérieur, c’est beaucoup moins impressionnant. Les bras croisés, je me tiens droite comme un tuteur de plante verte en balançant des jambes sous ma chaise ; le cou tendu, qui brandit ma tête en périscope. Un large sourire bêta me fend le visage d’un lobe d’oreille à l’autre, et je m’aperçois soudain que j’ai les yeux ouverts jusqu’à friser la crampe de paupière. D’ailleurs, je repère du coin de l’un d’eux que ma voisine hésite à croiser mon regard, et me lance des petits sourires hésitants à mi-chemin entre le « tu es sûre que tout va bien ? » et le « c’est pas grave, tu sais. »

Je rectifie aussitôt ma mine en m’ébrouant un peu.

Presqu’au même moment, à cours de ricanement, la Rageuse retrouve son habituelle tonalité :

_ Ah…Ah. Ah, non, mais franchement, Akem, on va arrêter de plaisanter cinq minutes. Regarde, tu veux jouer ? On fait un pari si tu veux. « Digital », c’est un des plus grands fourre-tout contemporains qui existent, et pourtant on y retrouve systématiquement les mêmes trucs. C’est un comble : ce sont précisément ces gens-là qui te bassinent avec l’innovation et le turfu toute la journée, et au final dès qu’ils ouvrent la bouche, ils parlent tous de la même chose.

_ Je me passerais de tes présupposés, s’il te plaît. Et puis, c’est toi qui parle de discours répétitif ?

_ T’étais plus marrante il y a dix secondes.

_ C’est incroyable la capacité illimitée que tu peux avoir à juger des choses ou des apparences et à les traîner dans la boue alors qu’au fond, tu n’y connais strictement rien. Que ça te parle ou pas, ces gens sont des passionnés quand même. Et ça n’est pas parce que tu ne t’y intéresses pas que leur secteur n’a aucun bon côté. Tu serais capable d’en écrire un seul, toi, d’article sur le « digital » ? Qu’est-ce que tu sais des dernières avancées numériques ? Tu peux m’en citer une ? Une seule ? Et je te rappelle que tu n’as jamais mis les pieds dans un cours de marketing. Si c’est un métier, ça s’apprend.

_ Fiouhh…C’est bon, j’ai compris : on rigole plus. Pas la peine de me chanter leurs louanges jusqu’à demain matin. Pis je te ferais observer que tu n’y connais rien non plus : qu’est-ce qui te dit que je n’ai pas raison ?

_ Je peux te retourner cet argument sans problème.

_ Oh ça va, arrête allez. Je ne dis plus rien, là.

_ … »

Elle a beau m’insupporter H24, je n’ai pas envie de me fâcher avec elle. Pas ce soir : après tout, on est ici parce qu’on a été sélectionnées, non ? Ça serait idiot de gâcher la fête.

« Bon, allez. On joue, c’est d’accord.

_ C’est vrai ?

_ Qu’est-ce que tu proposes comme jeu ?

_ Un pari ! Un pari sur ce qui va ressortir de cette catégorie.

_ Vas-y. »

Je la sens trépigner au fond de mon cortex.

_ Alors…Il va y en avoir au moins trois qui vont parler marketing-business stratégique, une pincée de « consacrés au blogging » façon « les outils/erreurs-à-ne-pas-commettre/réflexes indispensables du blogueur », peut-être un ou deux tops d’ « innovations inspirantes », et fatalement on n’échappera pas aux trois ou quatre qui vont parler de start-up. »

Zut. Je n’aurais pas dû la laisser commencer. Elle est forte, cette grincheuse.

« J’attends ? Tu suis ou tu te couches ?

_ Je dis…Double.

_ C’est-à-dire ?

_ La même chose. A ceci près que j’ajouterais deux-trois candidats sur le thème « sécurité informatique ».

_ Mmmh…C’est pas bête. Précise.

_ Ça peut aller d’un recensement de cyber-attaques à de vrais conseils en logiciels antivirus.

_ Validé. Quoi d’autre ?

_ Je mise aussi sur un webzine dédié à « l’actu numérique. » Traduit en anglais.

_ Solide joker, ma grande ! Je suis fière de toi. »

Nous voilà parées à affronter le classement.

Notre laïus intérieur ne nous a néanmoins pas tant éloignées que ça de la compétition : Ruquier Junior ne semble pas pressé de commencer. Quand il se tourne enfin vers l’écran, il énumère alors…Un…Deux…Trois…Quatre nominés.

Quatre ?

« Quatre ? » Proteste la Rageuse ; « ah, non ! C’est tricher, ça ! Vous n’allez pas me faire croire que dans une section comme « digital » vous n’avez pu retenir que quatre noms !

_ Vexée ?

_ Bah tiens, évidemment que je suis vexée ! C’est de l’anti-jeu, ça, monsieur l’arbitre ! On ne peut pas parier proprement sur quatre pauvres petits blogs…En plus, il y en a certains dont le nom n’évoque rien du tout : comment on peut savoir si on a gagné ou pas ?

_ Ce n’est pas faux…J’avoue que je m’attendais à ce qu’ils montrent les blogs. Au moins la page d’accueil, quelque chose comme ça. Mais là…

_ Voilà, fantastique. Résultat, on ne sait pas qui a gagné. Ils sont fiers d’eux, j’espère ! Ça vaut bien la peine d’essayer de s’amuser.

_ Console-toi : il y en a au moins un avec les mots « start-up » dans son titre…

_ Mouais. Et le dernier, là, je veux bien croire que ça doit être un machin d’actus web comme tu disais tout à l’heure.

_ Du coup…

_ Ben ça fait un partout.

_ Egalité, alors ? On dit ça ?

_ On dit ça. J’aime pas, mais on va jouer « clean. » On est des « fair-players », nous.

_ Pas de sarcasme puéril, tu veux ? Ils vont annoncer le gagnant d’une seconde à l’autre, maintenant. »

Oui, enfin…Difficile néanmoins de soutenir quelqu’un. Là, mon manque de données sur les blogs concurrents ne me permet pas de souhaiter la victoire d’un nominé plutôt qu’un autre. Ceci dit, ce petit quatuor me reste en travers de la tête…Seulement quatre ? D’après ce que j’ai vu sur Facebook, je sais que dans la « culture », nous sommes plus de six à avoir été retenus. D’accord, c’est une section très large, mais quand même…Digital, sachant que les étudiants des écoles participent, il devrait y en avoir statistiquement beaucoup plus.

Alors que je cuisine mes probabilités dans le vide, Ruquier Junior nous explique le principe des « dauphins. » Un gagnant par catégorie, plus un dauphin.

_ Comme chez les Miss. Glorieux. » Bave la Rageuse, avec dédain.

Le dauphin est nommé, puis son gagnant. C’est d’ailleurs justement celui qui se consacrait aux start-up qui remporte le gros lot. Le médaillé d’argent repart avec une bouteille d’alcool, dont je dois dire que l’idée me surprend. Pourquoi de l’alcool ? Et si jamais l’un des candidats n’en boit pas ? Étrange…

Mais il y a plus surprenant encore : à peine ont-ils achevés leurs discours devant l’écran avant de revenir à leurs places, qu’un jeune homme à ma gauche se lève, embarque son sac en bandoulière sous le bras et quitte la salle rapidement. Déçu par la défaite ? Je n’espère pas pour lui.

_ Un Rageux… » Grogne la mienne ; « Akem, poursuis-le : je ne supporte pas la concurrence.

_ Tais-toi. La catégorie suivante arrive. »

Mais cette attitude me déconcerte. D’autant plus qu’en même temps que Ruquier Junior fait l’intro’ de la prochaine section, j’observe…Que d’autres personnes empruntent le chemin de la sortie. C’est dommage : ils ne s’intéressent à aucun des autres secteurs ? J’ai beau plaisanter avec la Rageuse sur le digital, je ne me serais pas permis une indifférence aussi marquée…Je trouve ça un peu abrupt.

Toujours est-il que nous allons devoir encore attendre avant de voir les « culturés » récompensés : c’est d’abord au tour des créatifs gustatifs d’être à l’honneur avec la catégorie « gastronomie. »

_ Chic, des choses bonnes à manger !

_ Du « fooding », tu veux dire.

_ Mets-la en veilleuse, je te prie. Ça commence à devenir redondant, comme gag. »

Cette fois non pas quatre, mais cinq nominés. Ça reste un petit nombre considérant les kilomètres de blogs que je sais exister dans ce centre d’intérêt. Je commence vraiment à me demander comment ils ont fait leur sélection.

Même schéma : la dauphine – qui s’avère être un duo – est nommée en premier. Le principe de leur blog me plaît bien : « ParizTasty » recense des trouvailles d’établissements culinaires de la capitale, ça me sera sans doute d’une grande aide pour trouver des idées de sortie restau’. Juste après, le nom de la gagnante se grave instantanément dans ma mémoire suite à son discours : « Encore un gâteau ». Une dame qui avait l’air si émue et si humble que je n’ai pas pu m’empêcher de me faire mal aux mains en l’applaudissant.

La frénésie retombée,  je me tourne vers ma voisine…Qui me paraît subitement devenir nerveuse. Elle me dit être certaine de ne rien remporter, mais sans qu’elle parvienne à me dire quoi, quelque chose la dérange. Je suis assez en peine de lui répondre…Est-ce le chiffre assez faible de nominés qui la perturbe autant que moi ? Ou une fois encore, les personnes qui se lèvent et sortent sans attendre la suite de la cérémonie ? Bien que n’ayant pas plus qu’elle de mots vaillants à mettre sur la situation, je ne peux pas m’empêcher d’approuver. Quelque chose ne tourne effectivement pas rond.

_ On va devoir sortir la loupe, Sherlock. A mon avis, ça sent le pâté, ce concours.

_ Je n’irais pas encore jusque-là…

_ Qui c’est qui t’avait prévenu qu’on allait se doucher dans la corruption, hm ?

_ Je te ferais remarquer que tu t’es plantée : jusqu’à maintenant, ils n’ont pas mis leurs étudiants en avant tant que ça. Autant pour le digital, je ne sais pas s’ils étaient de ces écoles, autant la gagnante gastronomique n’avait aucun rapport avec ces universités. Et puis tu as de ces mots… « Corruption », tu te crois où ? On est dans une école de com’, pas dans les quartiers de la Cosa Nostra.

_ C’est la même chose. Sauf qu’eux, ce sont les sous-fifres. Leurs parrains, c’est dans les écoles de commerce qu’on les forme. Quant aux étudiants, comme tu dis : pour le digital on n’en sait que couic, et les dauphines de cette catégorie pourraient très bien être des étudiantes d’ici.

_ Tu n’en sais rien. Et pour la dernière fois : tais-toi, tu me fatigues. Un jour, je me ferais hypnotiser pour que tu dormes à jamais.

_ Vu ce que tu es fauchée et vu ce que ça coûte, j’ai encore de beaux jours de vitamine devant moi. »

Je rends les armes, encore. Cet éternel ping-pong me fait pianoter des doigts sur le rebord de la table – et je me rends compte que je n’aurais peut-être pas dû applaudir si fort. Le déroulement des événements ne m’aide pas à distraire la Rageuse : nous allons devoir attendre encore avant d’avoir la réponse à ce mystère. Au lieu de juxtaposer les deux concours à la suite, les organisateurs ont préféré intercaler les récompenses de l’un et de l’autre à tour de rôle.

En avant pour les Buzzstorming, donc. Leur système de récompense est différent : ils proposent trois prix dans chaque catégorie à leurs nominés : prix du public, prix du jury et prix « coup de cœur » – celui de Ruquier Junior.

_ Pourquoi la Nuit des Blogs ne fait pas pareil ? »

S’exclame la Rageuse…En même temps que ma voisine.

Fichtredieu. Si son sale caractère commence à déteindre sur elle, je vais devoir prendre des mesures. Quand tout ça sera fini, il faudra que je m’éloigne vite. Sa joie de vivre est en jeu.

Des trois vidéos gagnantes, j’en retiens deux : un jeune chanteur qui propose une reprise d’un morceau à la guitare sèche ; et un vidéaste YouTuber qui s’atèle à décortiquer une campagne de pub.

Mais alors que la soirée devrait se poursuivre, le premier est invité à se munir du micro.

_ Non… »

Entre mes tempes, un grondement monte.

« Non. Oh non. Non, non c’est pas vrai. Ne me dites pas qu’il vont le faire chanter ?

_ J’en ai bien l’impression.

_ …Avec ce son ignoble ? Ils n’ont pas de tympans ou ils veulent juste souffrir ?

_ D’autant qu’il n’a pas de retour son…Et pas de musique.

_ Si, si ! Regarde : des fois que ça ne soit pas assez cacophonique, ils vont lancer sa vidéo en même temps.

_ Quoi ? Mais…Mais ça ne va pas lui rendre service une seconde…S’il entend sa propre voix en arrière-plan dans la vidéo, il va avoir un mal de chien à se concentrer. C’est plus un spectacle, c’est un exercice de technique vocale qu’ils lui demandent.

_ C’est surtout foutrement gênant, oui ! « Ah ben t’es artiste, montre-z’y voir, tiens donc. » Quelle bande d’amateurs, ça se voit qu’il en sue des litres, ce malheureux garçon.

_ Tu exagères. Il s’en sort plutôt bien, surtout qu’il n’avait pas dû prévoir ça.

_ Tu es trop gentille, ça te…Attend…Non mais je rêve, il ne manquait plus que ça. Fallait s’y attendre.

_ Quoi ? Qu’est-ce que tu as, encore ?

_ Regarde toi-même…J’hallucine…Je cauchemarde, pitié, non : regarde à gauche, là-bas, ils se lèvent ! Et voilà qu’ils se mettent à chanter avec lui ! C’est la fin des harmoniques, ça y est. Le come-back dans toute sa splendeur du frimeur de fin de soirée qui reprend « Hotel California » pour pécho pendant que les autres sortent les briquets devant la forêt de bières vides sur la table basse. Mais pend-toi, Akem, pend-toi tout de suite. Délivre-toi. Délivre-nous !

_ Et avec quoi, » souris-je, « si tu étais prévoyante, tu aurais amené du matériel adéquat destiné aux cas d’urgence.

_ Pour une fois, tu marques un point. »

Malgré ce qu’elle peut en dire, l’apprenti chanteur se débrouille bien. Je ne connais pas le morceau, mais les notes ne me semblent pas fausses, et la salle est enthousiaste. A partir de là, c’est une réussite.

Il regagne sa place sous les applaudissements – auxquels la Rageuse m’interdit de me joindre. Ruquier Junior annonce le retour à la Nuit des Blogs, présente la catégorie qui suit, et…Et ?

Ça y est.

Nom de nom, ça y est.

Enfin.

On y est.

La catégorie « Culture. »

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