Bon.

J’avais pourtant annoncé sur Facebook que je ne reviendrais pas dessus.

Néanmoins, à bien y réfléchir, ça ne serait pas très juste pour ceux qui, peut-être, ont vu passer ça et se demandent comment cette histoire a bien pu se terminer.

Et de fait. Il est de mon devoir, quand l’heure est grave, que le suspense culmine au sommet des frissons, de traquer les informations et d’en rendre compte à celles et ceux qui me lisent ici.  Je me dois d’être honnête : les piétons et piétonnes ont le droit de savoir, et c’est pourquoi – escortée par la Rageuse qui en a exigé la privauté -, je m’improvise reporter pour vous raconter en détail cet événement – un peu romancé.

*Générique d’ouverture des Aventures de Tintin*

La vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Mais je vais quand même essayer de rendre ça un minimum drôle à lire.

*****

Il fait beau, alors que la soirée du 13 juin débute. Je me suis mise en chemin vers le campus Mod’Art, direction Javel-André Citroën, afin d’assister à cette fameuse « Nuit des Blogs. » Peu de temps avant, j’avais vu passer sur leur mur que cette dernière serait couplée à un autre événement dans la soirée : les « Buzzstorming. » C’est-à-dire : un autre concours, destiné à récompenser des vidéos postées sur internet, et ce dans différentes catégories. C’est tout naturellement que la soirée devenue bicéphale s’est vue coiffée d’un nouveau nom : « La grande nuit de la Viralité. » Toute connotation médicale malvenue mise de côté, ce baptême faisait sens.

« Chouette » me dis-je, « plus de gens avec qui discuter, et plus d’histoires à écouter ! »

« Catastrophe » désespère la Rageuse, « plus de monde, donc plus de bruit et plus d’interactions sociales à gérer. »

Trottant à travers les passages piétons depuis le métro, quelques minutes de marche sont à peine nécessaires avant qu’elle et moi ne relevions nos nez du GPS, que la batterie de notre téléphone bouillant nous remercie d’éteindre enfin. Le petit rond bleu est formel : nous sommes arrivées à bon port. Devant, l’énorme bâtisse qui nous présente deux doubles portes fermées au cadenas tient plus de l’entrepôt que de l’université. Nos recherches internet préalables ont pourtant été sans appel : « Mod’Art » est un campus. Mon sourcil s’arque. La Rageuse vitupère. Je décide d’attaquer le monument par une inspection minutieuse de son flanc droit. Celui-ci se poursuit jusqu’à un parking souterrain, dont je doute qu’il contienne des salles de classe. Marche arrière, de retour devant la face austère de ce tas de briques récalcitrant.

La Rageuse me suggère que nous sommes en retard : ils ont déjà dû fermer les portes, inutile d’insister. Je commence à faire la bêtise de la croire…Quand mes yeux se posent sur une petite feuille A4, bravant les courants d’air de tous ses angles droits afin d’afficher son contenu : miracle. Elle est garnie d’une flèche, soutenant les deux noms des événements qui nous attendent. Je gravis donc les escaliers qu’elle m’indique, avant de déboucher sur un ensemble d’immeubles. Entre eux, de grandes allées toutes propres pavent notre chemin de sol plat. Hors de question de refaire la même erreur : guettant les panneaux qui nous indiquent le lieu de la soirée, nous finissons par débarquer au détour d’un bâtiment sur une esplanade où s’amasse un grand fourmillement de gens…De jeunes gens, tous jeunes. Très jeunes, au moins d’aspect.

L. Rg : …Akem ? Tu m’expliques ?

A.S : Oui ?

_ Ça veut dire quoi, cet attroupement de poussins sur leur trente-et-un, là. Juste devant, le gala de chemises blanches en synthétique et de robes Modatoi.

_ Tu n’as pas besoin d’être méprisante, non plus…

_ Te défile pas avec un couplet de Tolérance-woman ! Tu n’es pas sérieusement en train de penser à m’emmener là-dedans ?

_ Et sinon…?

_ Non…Non mais, t’as craqué ma vieille ! Y en a pas un dans toute la nursery qui a ne serait-ce qu’un an de plus que toi ! On a pas arrêté le baby-sitting pour s’en remettre une couche sur notre temps libre…Et regarde-moi cette ambiance : des tables groupées en buffet avec des nappes hideuses, des kits apéritifs et des gobelets en plastique…On se croirait revenues à l’époque des « soirées BDE. » Les études, on a fini, c’est pas pour retrouver aujourd’hui ce qu’on a passé notre temps à fuir pendant cinq ans !

_ Tu as fini ta crise, oui ? C’est pathétique. Depuis quand tu es devenue aussi snob ? A t’entendre, on dirait qu’ils te font peur.

_ Peur ? N’importe quoi.

_ Oui, peur. Tu te sens « vieille » ? C’est ça, dis-moi que tu complexes pendant que tu y es…Ça y est, les pattes d’oie qui poussent ? Ne sois pas ridicule, enfin : qu’est-ce que ça peut faire qu’ils soient jeunes ? Et puis parmi les inscrits, je sais qu’il y en avait des bien plus âgés que nous. Ils arriveront sûrement plus tard, s’ils ne sont pas perdus dans la foule…

_ Mouais. J’ai un doute, quand même. Demande donc à cette fille si on est au bon endroit. »

Je m’exécute : une jeune femme accepte de m’indiquer avec gentillesse qu’il s’agit « d’un événement interne aux écoles qui sont là » – je la cite. La Rageuse ronronne : nous nous sommes donc trompées d’endroit. Mais alors que je m’apprête à reprendre mon chemin, ma nouvelle guide me demande ce que je cherche, et aux mots « Nuit des blogs » répond du tac-au-tac : « ah bah voilà c’est ça : vous y êtes !« 

A cet instant, j’avoue être un peu étonnée. Un événement « interne » ? Pourtant, ce n’est pas le souvenir que j’avais de la première page du site…C’était bien un concours qui s’adressait à tous les blogueurs, non ? Et sans surprise, c’est pile à ce moment-là que la Rageuse trouve ingénieusement le moyen de me titiller d’une pointe d’angoisse :

_ Dis-donc…Si c’est un truc « interne », ça s’adresse à leurs étudiants…

_ Oui, enfin…Pas seulement. Je suppose…

_ Si ça se trouve, ils vont te demander de présenter une carte.

_ Une carte ? D’étudiante ?

_ Non, d’électeur, espèce d’abrutie…Ben oui une carte d’étudiante, pour vérifier si tu es bien inscrite chez eux.

_ Quoi ? Non, c’est pas possible…Je n’ai pas pu me tromper à ce point-là. C’est vrai que je n’ai pas trop approfondi ma lecture des règles du concours et tout ça mais…Non. Tu crois ?

_ Avance vers la dame avec une liste, là-bas, et tu verras. Avec un peu de bol, tu te seras plantée et on pourra rentrer. Cette atmosphère « bienvenue à ton premier cocktail » me donne la nausée.

_ Oh, boucle-la…C’est toi qui a insisté pour venir.

_ Bien sûr. Et c’est normal : ton blog ne serait allé nulle part sans moi. »

Évitant un débat inutile avec elle, j’avance en tâchant de me frayer un chemin au travers de groupes assez compacts, lesquels semblent effectivement composés de gens qui se connaissent déjà. De près, ils ont à vue de nez tous plus ou moins le même âge, sauf quelques-uns, habillés de noir et blanc, qui adoptent une attitude « d’organisateurs. » Ils vont et viennent, certains tenant des plateaux, d’autres attendent devant des listes avec un stylo, d’autres entrent et sortent d’un bâtiment dont la façade en verre laisse deviner un tapis et une grande bâche « Nuit des Blogs » au fond de la salle.

Quelque chose ralentit ma progression.

_ …Je me sens bizarre.

_ Je sais. Merci.

_ Je crois que je n’ai pas ressenti ça depuis les dernières « soirées » de mon lycée.

_ Cette impression indiscutable que tu n’as rien à fiche ici ? Ou ce ralenti environnant qui étouffe tous les sons et t’empêche d’amorcer une conversation avec quelqu’un ?

_ Pas à ce point-là, quand même. Mais j’avoue que je ne suis pas à l’aise. Il faut que je trouve quelque chose à faire.

Et sans attendre plus que nécessaire, je file vers le buffet pour me munir d’autorité d’un gobelet en plastique. Peu importe ce qui se trouvera dedans, l’essentiel est d’avoir les mains occupées.

Ceci est un conseil de survie en soirée par Tata Akem : que ça soit en mangeant, en buvant ou en parlant, gardez les mains actives. Ça transporte instantanément dans une zone de confort, tant de l’extérieur que de l’intérieur.

Akem Syl’.#

Du coin de l’œil, je repère une jeune personne qui n’a pas d’interlocuteur. Elle n’a pas l’air spécialement détendue, et je crois reconnaître dans sa façon de tenir son verre qu’elle est en train de faire usage de la même stratégie. Je vole à grandes enjambées bottées vers elle, et entame une discussion d’un : « bonsoir ! » aussi jovial qu’il se doit de paraître.

Cette rencontre s’avère être une mine d’informations utiles. Grâce à elle, j’en apprends un peu plus : La Nuit des Blogs est un concours organisé par le réseau GES, pour Grandes Ecoles Spécialisées. Elle-même est étudiante dans l’une d’elles, et a présenté son blog dans la section « mode/lifestyle. » Au vu de la méticulosité qui lui a permis d’apposer son vernis à ongles sans le moindre dos d’âne, j’aurais dû deviner. Quand je lui en fais la remarque, elle sourit, nous continuons à tchatcher – non sans que la Rageuse ne soupire dans un coin de ma tête. Ma nouvelle connaissance m’apprend que le concours n’est ouvert aux « outsiders » dans mon style que depuis cette année. Elle m’explique dans la foulée que ce sont les étudiants des écoles ECITV et GoTime Agency eux-mêmes qui organisent ledit concours, un peu à la manière d’un projet collectif. Ils sont, par ailleurs, astreints à tenir un blog au cours de leurs études. Bien que cette idée « d’examen » me paraisse originale et me fasse sourire, une question me préoccupe, que je n’aurais pas le temps de poser : si les étudiants participent au concours, et l’organisent en même temps, n’y a-t-il pas un risque que la sélection soit un peu partiale ? Je sais que le tout dernier mot appartient à un jury extérieur à l’école, mais…La pré-sélection, celle qui me vaut d’être ici, qui donc l’a faite ? Douillettement emmitouflée dans mon subconscient, la Rageuse jubile.

_ On a mis les pieds dans un nid de futures éponges à corruption, ma grande, c’est le paradis…

_ Qu’est-ce que tu racontes comme âneries encore.

_ Ne sois pas naïve : jurés et candidats qui font partie des mêmes facs ? Tu penses vraiment qu’ils ne vont pas mettre leurs collègues en avant ?

_ Peut-être que si…Mais si ça se voit trop, ça n’est pas dans leur intérêt. Ils n’ont rien à gagner à un « bad buzz. » Surtout si c’est la première année qu’ils ouvrent le concours aux autres candidats.

_ Bad ou pas, un buzz c’est toujours du buzz. Et ne sous-estime pas les fayots qui vont faire de la lèche pour avoir une chance d’être gagnants la prochaine fois. Sans compter tous les étudiants qui vont doper les bonnes notes sur Facebook.

_ Arrête ta parano cinq minutes, ma compagne me regarde bizarrement à force. Et puis, on bouge. »

En effet. Un grand mouvement s’initie vers l’intérieur du bâtiment. Alors que j’avance en me dandinant à pas de pingouin au bras de ma camarade, nous entendons de loin l’une des organisatrices nous demander de la suivre pour des…Photos.

_ Comment ça…Des photos ?

_ Calme-toi, on n’est pas obligées d’en faire, je pense.

_ J’espère bien. Le premier qui s’approche de moi avec un flash ou une caméra, je lui encastre le nez dans son objectif.

_ Couchée, Xena la guerrière. Je n’ai pas que toi à rassurer. »

C’était vrai : ma partenaire de soirée n’appréciait pas non plus la perspective d’un photoshoot. Il y a beaucoup de monde devant nous, impossible de voir ce qui se passe près des lumières qu’on voit se refléter sur les murs à chaque prise. Elle est inquiète : « je ne sais pas où elles vont aller, ces photos, après. Je n’ai pas confiance. » Une fois encore, elle me surprend : elle est étudiante dans cette école, et elle n’est pas au courant ? Décidément, je ne comprends rien à la mécanique de ce concours. Il faudra que j’en lise les conditions avec plus d’attention, de retour à la maison.

Tâchant de me déguiser en sommité de la confiance en moi-même, j’attrape la jeune fille par le bras quand notre tour arrive. Et d’un pas que j’espère être sûr, je passe sans discutailler derrière le photographe pour nous jucher sur un escalier qui se dévoile par le côté. Victoire, l’épreuve a été esquivée avec succès ! Mon équipière et moi échangeons un sourire triomphant.

En haut des marches, un petit trajet nous amène à une salle de cours aménagée en amphithéâtre moderne. La Rageuse ironise en me rappelant mon carton d’invitation : « une grande salle parisienne. »

Pour l’aspect parisien, rien à redire. Et c’est bien une salle, à n’en pas douter. Restent les proportions qui peuvent être discutables. A la louche, elle ne doit pas pouvoir contenir plus de quatre-vingt personnes.

Diable. Je connais ce type de rush par cœur depuis mes lointaines années de licence. Un élan d’énergie s’impose. Il y va de notre survie contre les courbatures.

L’alarme est donnée : vite, trouver une place assise le plus rapidement possible avant qu’il ne soit trop tard.

Il nous faut fendre la foule qui se presse entre les rangées d’occupants collés à leurs tables longues pour atteindre deux sièges vacants, en bout de ligne. Seconde victoire, second pas vers le début de la cérémonie. Nous sommes sauvées.

Seul souci : l’écran blanc déplié sur le mur d’en face, qui sera manifestement le support de projection des vidéos et des blogs, nous est un peu caché par nos voisines de devant. La respectable longueur de leurs squelettes couplée à leur créativité capillaire, nous obligent à quelques contorsions pour entrapercevoir…Un sosie de Laurent Ruquier. Les mêmes lunettes à monture noire sur le nez, mais avec une quinzaine de kilos manquants. Par conséquent, le surnom le moins déplaisant que la Rageuse lui ait attribué pour toute la durée de la soirée restera « Ruquier Junior. » Il s’empare d’un micro, puis prononce à l’intérieur quelque chose d’incompréhensible. La salle ne réagit d’ailleurs qu’assez mollement. Les membres du public continuent à discuter entre eux, sans faire très attention au présentateur. Plusieurs interventions de sa part seront nécessaires avant que ne débutent les discours des responsables de l’école et du concours.

_ Ce son est vraiment dégueulasse. » Peste la Rageuse, « et est-ce qu’il pourrait arrêter de répéter le nombre de blogs inscrits ? On a compris, c’est bon, c’est assez embarrassant comme ça…Non mais c’est vrai : certains candidats ici ont plus d’abonnés qu’il n’y a eu de participants au total.

_ Tu vas te taire ? Il va annoncer les membres du jury.

_ Non.

_ Mais si, il vient de le dire.

_ Je t’assure que non.

_ Si c’est une tentative de trait d’humour, c’est un échec remarquable. Renonce.

_ Tu l’as mal dit.

_ Pardon ?

_ Il va annoncer le « jury prestigieux, » voilà, c’est comme ça qu’il faut dire.

_ Oh non, par pitié…

_ Ah mais je te mets au défi de me citer une fois où il ait mentionné le mot « jury » dans une phrase sans cet adjectif. On parie ce que tu veux. Rien que depuis les trois minutes où il annonce qu’il va les présenter, il l’a dit cinq fois. J’ai compté. »

Je lui intime de recadrer son mauvais esprit, quand le premier membre arrive dans la salle. C’est l’auteur d’un livre sur le blogging…Qui m’est totalement étranger. Le deuxième se présente : également un auteur, d’un ouvrage qui porte cette fois sur YouTube. Jamais entendu parler. Et les têtes continuent à défiler…Inconnues au bataillon. Je commence à douter très sincèrement de ma curiosité tandis que la Rageuse pouffe bêtement de rire. Lorsque les deux jurés de la catégorie « culture » entrent, je croise les doigts…Estelle Sanson, productrice chez UniFrance Films, et Olivier Casas, réalisateur. Si je crois pouvoir relier le nom de Mme. Sanson à un court-métrage (L’avenir de l’homme (2012), sans tricher promis), malheureusement, je suis incapable de situer M. Casas. Comme par solidarité avec mon cerveau dépité, Ruquier Junior finit par briser le suspense en nous révélant quel film notable cet artiste a conçu. « Babyphone. »

Grands platanes et saintes bêches.

Je me souviens de ce film. Il est sorti en mars de cette année. Je n’ai pas ses scores étoilés immédiatement en tête, mais je me rappelle du massacre que Télérama lui avait réservé. Tudieu. Si une seule personne dans cette salle lit encore ce magazine, Ruquier Junior vient de détruire sa crédibilité.

_ Excellent ! »

Exulte la Rageuse.

_ Ferme ton clapet…Il n’y a pas de quoi rire. De tous les jurés, c’est sûrement le plus discret de la troupe. Il n’a pas fait une seconde d’auto-promo. »

Grimaçais-je.

Pour ne rien arranger, c’est le membre de tout le jury à avoir eu un mot à nous adresser. A nous, les blogueurs « indés. » Et oui, on est des passionnés. Et non, la majorité d’entre nous n’en vit pas. Même en tant que complément de revenus. Il trouve ça fantastique, il nous encourage à continuer. J’applaudis sincèrement, mais en vrai, je voudrais juste lui dire un « merci. » Ça, et de ne pas se fatiguer les yeux sur les papiers pondus par les pachas pontifiants de Télérama quand il s’agit d’évaluer une comédie. Ils n’aiment pas rire. La preuve : ils ont encensé Psiconautas (2017, critique à venir).

Et sur ces entrefaites, la cérémonie débute, enfin.

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