Deux ans de décalage avec la sortie du film…Mais pour une fois, je peux me trouver une excuse en présentant ce retard comme un hommage à son atmosphère.

(D’accord. Ça reste une excuse lamentable, au demeurant.)

Difficile de ne pas reconnaître ici la base autobiographique du « groupe de rap le moins productif » – ainsi qu’ils se décrivaient eux-mêmes dans le morceau Ils sont cools en 2011. Deux rappeurs trentenaires, talentueux, qui portent les mêmes noms de scène : Orelsan et Gringe, le duo des Casseurs Flowters, interprétés par…Eux-mêmes. En pleine transition…Au ralenti. A reculons. Ils ont pourtant réussi le plus dur ; se faire remarquer sur une radio locale lors d’un freestyle qui leur a fait gagner un soutien de production. Et cinq ans après…Rien. Pas un titre, pas un clip. Et voilà que leurs partenaires (Mathieu Le Carpentier a.k.a Skread, dans son propre rôle, et Ablaye) leur imposent un ultimatum : soit ils sortent un morceau pour le lendemain, soit tout s’arrête. Plus de matériel, plus de rap.

Qui a regardé la web-série Bloqués (2015-2016) ou connaît un peu les thèmes favoris du duo sait qu’il ne faut néanmoins pas compter sur eux – ou les personnages qu’ils incarnent – pour se mettre la pression. Damoclès ou pas. Pourtant, au fil du film, les heures de la journée défilent en caractères énormes – un peu à la manière d’un Legend of Zelda : Majora’s Mask (2000) à chaque « aube de nouveau jour » –, plaqués devant les yeux du spectateur qui lui, reçoit comme une gifle le stress que les deux protagonistes ignorent complètement. « Faites un truc qui parle aux gens », leur dit Ablaye (Abdoulaye Doucouré). Comment parler « aux gens » quand on vit en permanence à côté d’eux, et jamais avec ? A côté de la plaque, à côté de plein d’ensembles ou de rapports sociologiques qui s’entrecroisent dans le film – le travail, le couple, le sexe, la famille, l’argent… Tout ça communique dans un monde qui paraît bien petit, et dans lequel malgré tout, ni Orelsan ni Gringe ne trouvent vraiment de place : « j’ai l’impression de vivre dans un film où j’ai raté le casting » (C’est toujours 2 connards dans un abribus). Parler aux gens quand « [ils s’]’ennuie[nt] quand tout devient sérieux » (J’essaye, j’essaye), et que rien de trop « sérieux » ne peut rentrer dans leurs vies. Ils n’ont aucun « rapport » avec ces gens, même les rapports sexuels hypothétiques – bien que très présents dans leurs textes – sont totalement invisibles en images. Parler aux gens quand eux-mêmes n’arrivent pas à se parler, à tel point qu’Orelsan se met à bricoler une petite plaisanterie téléphonique à son ami, juste pour « savoir ce qu’il peut bien écrire dans ses textos ». Parler aux gens alors qu’ils ont l’air d’être tellement distanciés, ces gens. Tellement « loin », justement. Le patron d’Orelsan (Paul Minthe), son père (Marc Brunet), sa copine (Chloé Astor), celle de Gringe (France Hofnung)…Autant de gens qu’il semble totalement impossible de relier à un texte des Casseurs Flowters lorsqu’on les entend se proclamer « plus stupides que la stupidité » dès leur premier morceau (Stupide, stupide, stupide).

Voilà qui implique d’écarter d’office les solutions ou les maximes toutes faites : les deux personnages n’ont pas besoin de « prendre du recul, » ou de davantage de « distance ». Ils sont déjà bien assez « loin » de tous les autres. Au contraire, ils peuvent tenter de se rapprocher du mur autant que possible pour – peut-être – enfin réussir à composer à nouveau. La caméra les suit de décor en décor, et le mariage entre la longue expérience de directeur photographique de Christophe Offenstein et les débuts en réalisation d’Orelsan fonctionne parfaitement. Disséminés dans la pellicule, les débuts d’idée de morceaux germent n’importe où, n’importe quand dans cette longue journée vécue par les deux rappeurs. A l’arrière d’une voiture après une cuite, dans un abribus, dans les rayons d’un « Wondercash » ou déambulant dans les rues de Caen après une rupture. A la fois album photo et album de musique, ce film devient un objet hybride qui porte son histoire sans jamais sombrer dans le drama ou le pathos. Il est criblé de touches d’humour, lequel se décline en plusieurs teintes, aussi changeantes que les nuances de lumière en arrière-plan progressant inexorablement vers le lendemain lors des scènes d’extérieur – la majorité du film. Le spectateur est invité à errer à son tour, en regardant Gringe et Orelsan aller d’un endroit à un autre sans jamais rien décider ; mais il se retrouve également à l’intérieur de leurs têtes à chaque morceau qui parsème le film. Il est au fond, le seul à ne pas être « loin » d’eux. Et si leur comportement lui paraît inexplicable, il en aura les sous-titres grâce à une seule phrase : « Un jour on est venus au monde, depuis on attend que le monde vienne à nous » (A l’heure où je me couche).

Etre là, être encore là – alors que le suicide est un thème qui a déjà visité les chansons d’Orelsan aussi bien dans Peur de l’échec (Perdu d’avance, 2009) que Suicide social (Le chant des Sirènes, 2011) –, c’est déjà un effort. Alors pourquoi pour une fois, ça ne serait pas au reste du monde d’en faire un à son tour ?

Dans ce petit monde, peu d’acteurs du casting sont connus, et tous sont incroyablement justes. Les personnages qu’ils campent, qui agaçant(e), qui drôle, qui touchant(e), et parfois les trois successivement, s’éloignent souvent des stéréotypes – mention spéciale à Claude Urbiztondo Llarch alias Diamond 2klo, dont la performance explose les scores de l’aisance. Certains n’ont pas vraiment le temps d’être très approfondis, mais ce qu’on ne voit pas d’eux, on peut le supposer. Parce qu’il n’est pas question de voyeurisme ici. Pas de larmes, pas de hurlements de colère, pas de violons ou de symphonie sentimentale : parfois, pour espérer « parler aux gens », il n’est pas nécessaire de donner dans l’excès. Le seul qui pèse ici, sans se draper dans un spleen à la Baudelaire, c’est un ennui mortel, qui écrase les deux rappeurs. Pour ne pas s’ennuyer, ils essaient de se distraire. En se distrayant, ils s’ennuient encore. Certains parleront de dépression, de désenchantement, ou plus simplement de paresse. J’y préfère celui de « mélancolie. » La même, aussi bizarre que l’écart entre ces deux styles musicaux soit, que Joe Dassin chantait dans ces deux petits vers de premier couplet : « seul[e] devant ta glace, tu te vois triste sans savoir pourquoi/Et tu ferais n’importe quoi pour ne pas être à ta place. »

Et même si on peut être tentés d’objecter que Joe Dassin lui, envisageait l’oubli de ce sentiment grâce à une histoire d’amour, Orelsan et Gringe, eux, ne s’en éloignent pas tant que ça. A ceci près qu’ils ne préconisent ni l’oubli, ni l’amour. Mais l’histoire, oui. « J’partirai jamais en laissant l’histoire inachevée », chante Orelsan après une envolée quasi-héroïque dans la chanson la plus emblématique du film. Raconter une histoire, et la raconter jusqu’au bout. C’est tout le défi que déplie ce film : la difficulté, ce n’est pas tant de commencer, mais de terminer.

En cas de nécessité argumentaire pour démontrer à quelqu’un que non, le cinéma français ne pond pas que des mélos fades et grisâtres tournés à lumière blanche à base de répliques sujet-verbe-complément en guise de « punchlines», je vous suggère de dégainer ce film. Même si ça ne fonctionne pas à 100%, il y a au moins des chances pour qu’il rende le débat constructif.

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