Je sais…Je suis très en retard, sur ce coup-là.

Après avoir lu l’enthousiaste critique d’Une Plume de tendances il y a un petit moment – filez voir son blog si vous avez le démon de la mode -, je m’étais dit : « Akem, tu abuses, tout le monde a déjà vu ce film. »

C’est chose faite.

L’année dernière, Debbie Reynolds rejoignait sa fille Carrie Fisher peu de temps après le départ de celle-ci pour l’au-delà des Jedis. Avec elle, s’éteignait la figure de proue d’une des plus célèbres comédies musicales de tous les temps, capable de transformer n’importe quel matin en la perspective d’une belle journée rien qu’avec cette chanson.  Singing in the Rain (1952) est peut-être restée célèbre grâce à celui qui lui donne son titre,  ça n’empêche que le nombre de morceaux cultes contenus dedans crève le plafond de la stratosphère. Et en janvier 2017, arrive sur les écrans du monde le nouveau bébé de Damien Chazelle, réalisé dans l’intention claire de saluer les « musicals » qui ont fait la gloire d’Hollywood.

Il n’y avait pas de manière plus élégante de rendre hommage à cette étoile-là : la « city of stars » n’a brillé que pour elle dans tous les cinémas.

Et dès les premiers pas embouteillés de la scène d’ouverture, j’ai valsé avec ce film. Pourtant, tous ceux qui me connaissent « en vrai » savent à quel point mon corps n’a pas prévu de récepteurs pour accueillir la danse. L’histoire n’a pas encore commencé qu’on s’envole déjà, bien avant de voir Emma Stone et Ryan Gosling tourbillonner sous le firmament de l’observatoire, quelques dizaines de minutes plus loin. Les références sont nombreuses, trop pour toutes les lister : des morceaux de Jazz dont Sebastian (R. Golsing) est mordu à la bande de copines de Mia (E. Stone), chaque personnage, chaque note fait ricocher le spectateur vers un autre film, en l’emmenant par la main bondir dans toute une galaxie de cinéma. Il virevolte, et sa caméra aussi lors de plans « steady cam' » pas si steady que ça. Il compose ses visages en quelques plans successifs comme on enchaînerait les pas lors d’une répétition – la série de castings qui révèle le « quotidien » de Mia. Il donne le tournis en reliant ses pièces les unes avec les autres sans s’arrêter : Sebastian et Mia dansent sous un réverbère en hommage à Gene Kelly, et ne peuvent évidemment pas choisir d’autre style que…Le mia. « La La Land » pour la chanson, bien sûr, mais aussi pour les initiales de Los Angeles. La vieille voiture du pianiste fait esquisser un sourire à ceux qui gardent au chaud le souvenir de Grease (1978). Broadway s’invite à la fête, et le puzzle du film se reconstitue tout en se dispersant dans les yeux qui le regardent, tant et si bien qu’on n’aurait presque pas assez de deux pour le regarder. Un scénario léger ? Peut-être, mais qui s’inscrit en droite ligne de bien des comédies musicales à l’ancienne : une aspirante comédienne, un musicien qui rêve d’ouvrir un club de Jazz…Des personnages jeunes, pleins d’espoirs, remplis d’énergie qui tentent d’esquiver les déceptions à coup d’entrechats. Il est cependant dommage que le film ne se focalise que sur ces deux-là : un peu de développement autour des autres membres du casting n’aurait pas été de trop – l’ami de Sebastian, dont on ne connaît toujours pas précisément la raison de sa « brouille » avec lui; les amies de Mia, ou même la patronne du café Warner.  En ça, Damien Chazelle ne suit pas complètement les ancêtres : dans une comédie musicale, les personnages dits « secondaires  » portent souvent des séquences mythiques. Souvenez-vous de Stockard Channing en Betty Rizzo…Ou dans le même film, de la chanson Beauty School Dropout.

Evidemment, dire que la bande-son est un point fort du film ne serait même pas enfoncer une porte ouverte, mais passer à travers un chambranle sans porte et sans gonds. Les chansons sont toutes réussies, aucune n’est superflue, interprétées sans faute : on en regretterait presque qu’il n’y en ait pas plus. Un adepte de Jacques Demy savourera sans aucun doute quelques faux airs de ressemblance dans ces « scène du quotidien » musicales, ou dans le chatoiement des robes tournoyantes et colorées des personnages féminins. Cela dit, les chorégraphies ne sont pas parfaites : Ryan Gosling a parfois un peu de mal à conserver sa légèreté, mais n’est pas Fred Astaire qui veut. Surtout qu’il a vraiment droit à un numéro de claquettes, et rien que ça, c’était un challenge de taille.

Mais au-delà de sa dimension « dédicace », le film devient brillant de second degré en n’allant pas jusqu’à pousser le « bon sentiment » tout à fait au bout. Une scène interrompue par la sonnerie bien connue d’un smartphone à-pomme, une parodie de « vue romantique » ou encore un photoshoot à la grimace : soixante ans plus tôt, Donnald O’Connor chantait Make’em laugh, et La La Land a bien reçu le message.

Toutefois, si les scènes dansantes et les parties chantées ne comptent que peu de défauts – le dernier casting de Mia a fait taper un sprint à mon cardiogramme -, les scènes de tournage pur commettent quelques erreurs. Fautes d’éclairage – dans le restaurant où Sebastian travaille au début – qui vieillissent bizarrement le visage d’Emma Stone, ou fautes de cadrage – la scène de dîner en « face-à-face » un peu scolaire. Ce sont autant de petits couacs qui n’enlèvent rien au travail colossal du film, mais qui sans doute ont dû le pénaliser dans sa course aux Oscars.

Un peu, certes.

Et pourtant moins, ô bien moins que la gigantesque claque qui le désiste instantanément de ma liste de films que-je-remercie-d’être-sortis.

« Feel good movie, » ah oui ?

Ou pas.

Il va être difficile d’aborder ce point sans gâcher le suspense du dénouement. Disons simplement qu’au lieu de suivre le tracé des comédies musicales d’antan, La La Land a voulu se donner un côté « moderne. » Et ce, en tablant sur un paramètre qu’effectivement, nombre de spectateurs semblent apprécier aujourd’hui, tant dans les jeux vidéos que les films : le réalisme. La « leçon de vie. » Le « redescendons sur terre. »

Certains auront peut-être interprété ça comme une sorte de « maturité. »

Pour ma part, je l’ai plutôt reçue comme un :

realisme-dans-ta-face

Arrête de rêver, spectateur ! Dans la vie, on doit choisir. Rêver on peut, mais on ne peut pas le faire à la fois en duo et en solo. Éveillé et endormi. En dansant et en chantant. Non : la froide réalité est ainsi faite qu’on ne peut pas tout réussir. Parce qu’évidemment, le rêve est égoïste, on ne va quand même pas oser mettre en scène son outrancier sans-gêne à défier les lois du possible.

Que cependant, il a. Le rêve est culotté. Insolent. Éclatant. Porté à bout de bras, il n’a pas le frein de l’acceptable. Il se déploie avec impertinence, en faisant frémir les sourires, les vertiges et les doutes.

J’aurais pu – difficilement – avaler cette pilule si ce choix scénaristique avait eu un sens. Mais là, aucun : pourquoi cette décision ? Quid des cinq ans qui ont séparé les deux protagonistes ? Que s’est-il passé ? Impossible pour eux de communiquer et de parler ? Ils n’avaient ni Skype, ni Facebook ? Et surtout pourquoi me montrer ce que j’ai envie de voir si c’est pour me le retirer ensuite ??

Cet espèce de « flash-back illusoire » me rappelle le fantasme de la mère dans Mommy (2014)…Sauf que dans ce film, on se doutait que ça ne pouvait pas être réaliste. En revanche là, pourquoi, grands dieux mais pourquoi ? C’est comme donner un bonbon à un gamin pour le lui reprendre et le manger devant lui !

(Et personne ne touche à ma bonbonnière. Grumpf.)

Toutes mes excuses, Monsieur Chazelle, mais vous n’êtes pas mon Oscar personnel non plus. Avec toutes les qualités de ce film, je ne peux que recommander d’aller le voir, pour s’en faire une idée soi-même.

Mais qu’on se le dise, et qu’on le chuchote à tue-tête : je ne vais pas au cinéma pour apprendre à être raisonnable.

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