Primo Levi s’est déjà attribué le copyright du titre jumeau. A mon tour, maintenant.

Ce matin, j’allais gaiement faire mes courses et quérir la denrée de midi à venir, quand passant devant un abri-bus, je tombe tous yeux ouverts sur cette affiche :

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« Oh grands dieux. Oh grands pantalons suprêmes, oh suprêmes de volailles, oh mes oies caquetantes…* »

Il ne faut pas plus de cinq minutes pour se représenter le tollé qu’une affiche pareille provoquera chez les combattantes et combattants de la reconnaissance transgenre. On pourrait déjà faire une soutenance de thèse sur le choix des mots du slogan de l’affiche : « un truc en…Plus ? » Pourquoi en plus ? Pourquoi pas « en trop ? » A titre personnel, j’imagine que si je me réveillais avec un membre supplémentaire subitement arrimé à mon anatomie habituelle, je le vivrais plus comme un « trop » que comme un « plus. » Mais on va encore me dire que je chipote sur les mots. Qu’est-ce que vous voulez, on ne se refait pas : je les aime tellement.

Inutile de chercher pour comprendre ce qui pourrait les vexer : greffe de pénis = homme, boum. Je ne doute pas une seule seconde que les concepteurs de l’affiche le savent très bien. Pas non plus que dès les premières réactions offusquées, une horde de mêmes de ce style vont envahir les commentaires-réponses :

grumpy-offended

Evidemment.

Mais entre nous, on s’attendait à quoi ? Après Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? (2014) qui avait déjà scandalisé pas mal de monde sur la toile – malgré un résultat critique assez positif : une moyenne de 3,8/5 sur Allociné, 7/10 sur IMDb…Le seul site vraiment plus sévère se trouve être SensCritique, avec son 5/10 -, franchement, il fallait qu’on anticipe, aussi. Bien sûr que d’autres comédies de ce style vont venir. Sur tout le monde : racisés, femmes, LGBT+, handicapés, tous. Bien sûr qu’à chaque fois, on va perdre du temps avec des duels d’argumentaires qui en substance se résumeront à :

« Ça renforce des clichés existants par le rire !

_ Oui mais c’est justement parce qu’on en rit qu’on peut trouver ça ridicule…

_ Tu penses vraiment que tous ceux qui rient là-devant ont assez de recul pour ça ?

_ Donc tu penses que ceux qui en rient sont des cons…

_ Non, je pense qu’il n’y a pas de contrepoids. On rit toujours des mêmes, et en justifiant ça par l’humour, on se dédouane de l’impact éventuel de ces blagues sur le long terme.

_ Décoince-toi un peu, vois ça comme un délire…C’est pas sérieux, ça ne peut pas être pris au premier degré. »

Etc, etc.

Et ça va finir en non-lieu parce que de toute manière, ces deux-là ne seront jamais d’accord. On se retrouve face à un extrême-de-faction qui retourne les argumentaires en clamant carrément : « ben être un mâle blanc hétéro et cis, c’est grave cool. Ok, je suis privilégié, pas toi, tant pis pour toi, qu’est-ce que tu veux ? » et un autre extrême-de-faction qui devient complètement agressif, voire qui s’en prend à ses propres membres lorsqu’ils ne sont « pas assez militants. » On le sait bien. On perd du temps. Par « on », j’entends qu’on soit concerné, pas concerné, plutôt d’un côté que de l’autre, ou entre les deux, sans trop savoir ce qu’on en pense. Dans tous les cas, les extrêmes nous semblent trop éloignés. D’un côté comme de l’autre.

Alors : protester ou pas  ?

Si les personnes concernées choisissent de l’attaquer, elles laissent à ce film la réussite triomphante de son « bad buzz » à venir, qui va lui faire une promo monstrueuse et lui occasionner une jolie rentrée de bénéfices. $Ka-ching$. Plus, en bonus, tous ceux que lesdites protestations font fuir vont courir le voir.

Parce qu’après tout, on peut dire ce qu’on veut : on ne peut pas interdire aux gens de rire.

La réciproque est vraie, d’ailleurs : on ne peut pas forcer les gens à rire non plus.

Et encore : on ne peut pas interdire de, ou forcer les gens à ne pas rire.

aspirine

Prenez une aspirine. J’insiste. Je ressens votre migraine battre sous mon cuir chevelu

Si l’humour est souvent une belle preuve d’intelligence, le rire en lui-même ne l’est pas forcément. Faire rire, c’est une chose. Rire soi-même, une autre. Rire de soi-même, là on touche aux confins du challenge pour nombre de gens. Accepter d’être ridicule et trouver ça drôle, c’est plus casse-gueule qu’un parcours d’entraînement à la Full Metal Jacket (1987). Le rire, de parfaits inconnus comme un certain Monsieur de Molière l’ont déployé au mieux de ses capacités : une arme fantastique contre l’ignorance. Etre ignorant, c’est se condamner soi-même à avoir peur de ce qu’on ne sait pas, qu’on ne connaît pas. Or, quand on a peur, on commence souvent par apprendre à rire en guise de défense. Vous avez lu Harry Potter (1997-2007)? Souvenez-vous de comment battre un Épouvantard…

Tout ça, je ne l’ai pas inventé, plein de gens ont écrit là-dessus, en mieux.

Si des gens rient de ces films, ça peut vouloir dire des quantités de choses : pas envie de réfléchir, par curiosité, pour aller voir un truc qui les fasse rire « sans prise de tête », rire du cliché mis en scène parce qu’ils en ont conscience justement, ou aussi…Parce que certains ont peur. Ou qu’ils ne comprennent pas pourquoi d’autres s’offusquent.

Parmi les gens qui rient, il y a des milliers de rires différents. Nerveux, francs, gênés, fatigués, jaunes, petits, grands, sonores, discrets, narquois…Dans tous les cas, ce ne sont pas ces rires qui font le film. C’est une réalisatrice, Audrey Dana, qui avait déjà lancé son précédent film – Sous les jupes des filles (2014) – sur une polémique. Féministe, pas féministe ? Certaines actrices du casting avaient insisté sur le fait qu’il ne l’était « pas du tout. » Histoire de rassurer le public…Alors que l’argument de vente principal de l’objet en question, c’était quoi ? « Représenter une autre image de la féminité, variée, sans tabous. » C’est pas moi qui le dis, c’est sa page Wikipedia.

Force est de constater qu’Audrey Dana veut parler des femmes. Des hommes aussi, mais moins. Elle veut parler des femmes par rapport aux hommes. Et en ça, en effet, elle n’est pas dans une démarche féministe. Puisqu’elle ne définit pas de féminité en soi, mais une féminité par opposition à une masculinité, comme si les deux étaient séparées de façon hermétique. C’est sans doute pour ça qu’elle a fait ce second film : pour mélanger les deux, casser la frontière. Sur l’affiche, elle s’est plantée, sans doute pas assez renseignée sur le sujet « transgenre. » Peut-être aussi qu’elle a simplement imaginé quelle tête elle ferait elle si elle se réveillait avec ce fameux « truc en plus », et que ça l’a fait rire. Alors elle s’est dit « tiens, et si j’en faisais un film. » Rien de plus compliqué que ça.

Toutefois, disons-le : un film où une majorité de personnages sont des femmes, aujourd’hui en 2017, ça ne devrait pas être un film « féministe… » Ça devrait être un film, comme tous les autres. Un film qui met en scène des personnages représentant la moitié de la population mondiale devrait être un film « comme les autres, » sans étiquette particulière. Sans bandeau « warning : film féministe. » Un « personnage féminin fort, » ça ne devrait pas être considéré comme « un personnage féministe. » Juste comme un personnage féminin. La « force » ne devrait pas exclusivement être l’apanage des personnages dits « féministes. » Mais une simple attribution féminine possible, envisageable sans problème, quel que soit le discours. Tout ça devrait être devenu banal, ordinaire, rentré dans la culture sociale générale. Mais non. En ça, le film d’Audrey Dana est un bon indicateur. Qu’est-ce qui est féministe, qu’est-ce qui ne l’est pas…Il a au moins le mérite de poser le débat.

Alors devant cette affiche, est-ce qu’on râle ou pas ?

Si on choisit d’en faire un support de son combat – et là-dessus, je ne dicterais pas leur conduite aux personnes qu’il blesse -, l’idéal consisterait peut-être à lui répondre avec une parodie. Un peu comme celle qui avait été faite du clip Blurred Lines (2013), en inversant le discours. Ou si on veut lui donner un statut « insignifiant », une punchline de 140 caractères bien détachée qui le reléguerait au rang « d’objet sans intérêt. » En substance, répondre un :

meh

Le plus désolant, c’est que le sujet du changement de sexe – pas forcément de genre – a déjà été abordé par bien d’autres. Arthur de Pins l’avait fait avec son court-métrage Géraldine (2000), et c’était il y a plus de dix ans. Raphaël Descraques et le collectif des Suricates l’avaient intégré dans le scénario de leur film Les Dissociés (2015), dont le pitch repose essentiellement sur le « body-swap. » Côté Japon, Your Name (2016) optait l’année dernière pour un homme et une femme – a priori cisgenres – qui inter-changaient leurs corps. Et côté identité de genre, le cinéma a vu passer Tomboy (2011) de Céline Sciamma, qui s’offre même le combo difficile de traiter la question du point de vue d’un(e) enfant.

Et donc.

Est-ce qu’on veut vraiment perdre du temps avec celui-là ?

Audrey Dana  n’a pas fait ses devoirs. Sans doute ne se rend-t-elle pas compte que pour les transgenres, son film est un sujet délicat. Pour ma part – cette réaction n’engage que moi -, j’aimerais souhaiter à la Fée Bleue que, par miracle, ce film suscite une discussion qui pourrait se terminer comme ça, entre les deux personnages que j’ai fait dialoguer plus haut :

« Peut-être qu’elle voulait juste faire rire. Comme beaucoup d’autres. Mais dans ce cas explique-moi pourquoi est-ce qu’il n’y a jamais de blagues sur d’autres ensembles de personnes ? Tous ces « autres » dont on ne rit jamais ? Si on peut rire de vraiment tout, alors pourquoi finalement est-ce qu’on rit de sujets aussi limités ?

_ Ben, parce que « vous » passez plus de temps à vous plaindre qu’à créer du contenu humoristique…Tout ce que vous faites, c’est râler, alors forcément, au bout d’un moment, on se dit que c’est pas la peine de chercher à vous contenter…T’façon, vous êtes jamais contents !

_ Si je comprends bien, c’est à nous de vous éduquer par l’humour pendant que vous, vous vous foutez de nos gueules ?

_ Tu vois, le ton agressif, de suite…Ça montre bien que t’as pas d’humour.

_ J’ai de l’humour. En fait, j’ai pas tellement le choix : si j’ai pas un max d’autodérision et que je me prends « au sérieux », ça produit exactement l’effet inverse. Je dois à la fois rire de moi, et rire de ce que les autres disent de moi. Et toi, ça t’arrive souvent de devoir faire ce type de double calcul ?

_ Peut-être moins, c’est vrai…Mais de là à vous considérer comme des « victimes », je sais pas. Je trouve que vous en faites trop. Et puis, si je ne riais pas de moi-même, je ne pourrais pas rire de ce genre de film.

_ C’est intéressant, ce que tu viens de dire…Est-ce que tu ris de toi-même quand tu regardes ce genre de film ?

_ Euh…En même temps ?

_ Oui.

_ Là franchement…Je sais pas. C’est peut-être un peu trop tôt…Je sais pas, je ris. Peut-être juste après la séance, alors. Quand j’en discute avec des gens, je le vois, que c’est con. Mais c’est parce que c’est con que ça me fait rire.

_ Et tu en parles souvent « avec des gens ? »

_ Bah ça dépend…Si je l’ai vu avec eux, oui.

_ Et ces gens, ils sont d’accord avec toi, non ?

_ Ben, pas toujours.

_ Tu passes souvent du temps avec des personnes qui ne sont pas « comme toi ? »

_ Je pourrais te retourner la question.

_ Comment ça ?

_ Par exemple, dis-moi un truc : tu dis qu’on fait jamais de blague sur « les autres. »

_ Exactement.

_ Tu vois, déjà là, vous vous mettez « à part », ça engage pas à aller vous parler, aussi…Et ça donne le sentiment que vous n’êtes bien « qu’entre vous. »

_ Il n’y a souvent « qu’entre nous » qu’on peut être « nous-mêmes… »

_ Vous essayez souvent avec d’autres « types de gens »?

_ Au bout d’un moment, beaucoup abandonnent.

_ Bé tu vois, nous c’est pareil, à un moment, on abandonne.

_ C’est-à-dire ?

_ On part tellement du principe que vous aller gueuler ou pleurer qu’on vous laisse dans votre coin…Entre ça et ceux qui sortent des trucs genre « c’est pas à nous de vous apprendre… » Ben ok, mais moi j’apprends comment du coup ? C’est abusé comme vous êtes contradictoires.

_ On te fait peur ?

_ Nan, quand même, pas à ce point. Mais je me dis qu’a priori, me parler, ça vous intéresse pas, puisque je suis pas « comme vous. » Et puis je peux facilement faire « une erreur », et si j’en fais une, faut que je m’excuse pendant deux heures…Alors non, merci.

_ N’importe quoi…

_ Ben qui me dit qu’une fois que je serais en « minorité » parmi vous, vous allez pas en profiter pour me balancer dans la tronche ce que vous dites « subir » tous les jours ?

_ « On » est pas si méchants, tu sais…Certains sont abîmés peut-être, mais pas « aigris. » Pas tous, en tous cas.

_ Bah prouve-le : si tu voulais faire des blagues sur « les autres », ceux dont « on ne rit jamais », tu t’y prendrais comment ?

_ Sur le même type d’humour ? Ça va pas te plaire…

_ Peut-être pas…Mais alors peut-être aussi que je comprendrais pourquoi tu râles tout le temps.

_ Mouais…

_ Tu sais quoi ?

_ Quoi ?

_ On va voir le film ensemble. Et toutes les blagues que tu trouves discriminantes, tu vas les « inverser » en blagues sur ces « autres. »

_ Du style… « Si j’étais cis », « ce matin, elle s’est réveillée avec une envie irrésistible d’être une Barbie ? »

_ Une Barbie ?

_ Ben oui, une femme « 100% girly », tu vois…Totalement cisgenre. Qui correspondrait à tous les clichés de la « vraie femme féminine » toussa, toussa.

_ Ouais…Faut voir.

_ C’est le premier jet…J’ai pas le script, encore.

_ Non, ça pourrait le faire, faut juste aller plus loin. Genre « ce matin, elle a réalisé qu’elle ne voulait plus quitter sa cuisine ? »

_ Hardcore, mais bien vu. Faudrait pousser le cliché à fond pour qu’on comprenne que c’est parodique, alors.

_ Ça peut être drôle. Ou alors, si c’est un mec…

_ « Si j’étais cis », « Ce matin, il est devenu accro à la muscu’ ? » Ou « il s’est réveillé et ses poils ne repoussent plus ? »

_ Mais grave ! Tu vois, ça t’inspire.

_ Je suis pas encore tout à fait au point…Et aller voir ce film, quand même…Je sais pas.

_ Je te paye la place.

_ Tu y tiens à ce point ?

_ Absolument. Bon, alors tu fais quoi samedi ? »

Oui, bon.

Oui, je sais.

Je rêve trop.

Mais encore une fois, on ne se refait pas. Il ne fallait pas me faire écouter de chansons comme celle-ci :

raton-reveur

En attendant, je retourne lisser mon masque de poils noirs, et rêver mon dîner.

Dites-moi, vous : vous iriez voir ce film ? L’affiche vous gêne ? Est-ce que vous appréciez ce genre de cinéma ? Qu’en pensez-vous ? Vous êtes plutôt rêveur, ou laveur ?

Edit de 20 heures : le film a déjà provoqué les réactions attendues. Ici, par exemple. Quant à savoir l’intention de la réalisatrice, je vous laisse vous faire votre idée en lisant son interview . Une chose est certaine : je ne crois pas une seule seconde qu’elle soit adepte des identités de genres multiples, fluctuantes, ou de leurs existences en elles-mêmes. Au moins, c’est clair.

*Cette réplique me vient de Willy Wonka, dans Charlie et le grand ascenseur de verre (1972). Moins médiatisé et connu que son premier volet, pourtant je vous assure qu’il vaut le coup d’œil du lecteur. Vous le connaissez ?

 Copyright Photo : https://www.adrea.fr/la-mutuelle-adrea/actualites/prevention/article/l-aspirine-contre-le-cancer/

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