Et voici la deuxième partie des Soigneurs de songes ! Après Rendez-vous en insomnie, la suite. Autant, j’ai une tendresse particulière pour son premier volet, autant je ne sais pas pourquoi…Celui-là, j’ai le sentiment qu’il lui manque quelque chose. Pourtant, c’était le défi de cette fois : il fallait créer « l’envers du rêve. » Je vous avoue que le sujet lui-même m’avait semblé un peu vu et revu. Mais il n’empêche que j’attends vos critiques, vos conseils, avec grand plaisir !

Comme la dernière fois, musique :

  • Cowboy Bebop OST – Spokey Dokey
  • Dave McKenna – Limehouse blues
  • Fire Emblem : Path of Radiance OST – Father’s back
  • Last Exile OST – Princess, Sophia
  • Marilyn Manson – Cryptorchid
  • Mon voisin Totoro OST – The path of the wind (instrumental version)
  • Placebo – Little Mo
  • Placebo – Sleeping with Ghosts
  • Secret of Mana OST – Leave Time for Love
  • Thème pour Anise : intro musicale d’Indochine – Dancetaria
  • Twilight Princess OST –  Fire!

Bien installés ?

C’est parti :

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« « Un jour, un type a formulé cette phrase, que je crois être passée au rang de maxime philosophique : « L’enfer, c’est les autres. » Je ne sais pas qui c’est, mais une chose est sûre : c’est une connerie monumentale.

L’enfer, c’est en soi qu’on le porte. Chacun a son enfer portable et personnel. On décide d’avancer vers lui ou non. On finit rarement par reconnaître qu’on sombre tout seul. Que ceux qui peuvent nous y entraîner ne sont que des outils, rien que des facteurs extérieurs qu’on a choisi de prendre en compte. On s’y accroche. Pas pour remonter, pour descendre encore. On court vers lui : certains lorsqu’ils y sont, accusent la Terre entière de leur sort sans voir le coupable sous leur nez, dans leurs entrailles. D’autres choisissent de s’y jeter et finissent par le regretter. Parce que l’enfer, c’est la douleur,  je ne l’ai pas inventé. Même sans avoir mis les pieds dans un cours de catéchisme. Forcément, on finit par oublier le peu de plaisir qu’on a pu ressentir. Il devient une virgule au milieu des kilomètres de souffrance, enroulés comme un long ruban de papier de verre. On regrette, justement trop tard. Qu’on ait eu conscience ou pas de tomber jusqu’en enfer, on ne comprend pas nécessairement d’où il vient. Pour l’éviter, il faut d’abord le voir. Accepter de s’ouvrir le ventre et d’y plonger les yeux. Là, on sait du même coup comment l’éviter. On sent quand est-ce qu’il commence à ronronner, ou se recroqueviller. A partir de ce moment-là, on peut le faire reculer. Ça ne veut pas dire qu’on gagne. Parce que l’enfer a autant de définitions que de portes d’entrée,  que le mot désastre n’a pas le même sens pour tous.          

Notre enfer, c’est nous-mêmes. On a besoin de personne pour créer nos terreurs. »

Ça lui allait bien de parler d’enfer. Pourtant, lui-même n’était pas responsable de celui qu’il était en train de vivre. Sans doute pour cette raison essayait-il de mettre un nom sur sa source. Peut importait que ça soit le sien. Un nom. Un début. Une cause. Ça ne changerait rien…Mais ça lui éviterait de retourner la même question dans sa tête, ce soir.

Comment.

Comment aurait-il pu le prévoir ?

Comment tout avait pu aller aussi vite ?

Un tintement l’arracha de son carnet. Ses yeux coulissèrent sous le large bord de son chapeau en direction de la porte du bar. Gagné. Un homme, la quarantaine, venait de faire son entrée, visiblement nerveux. Sa tête tremblotait en permanence, et les crevasses grises étalées sur ses pommettes indiquaient qu’il ne devait pas avoir dormi depuis plusieurs nuits. Pâle, la démarche mal assurée, il jetait des coups d’œil inquiets dans tous les coins. Sa mâchoire était agitée de tics. Alors qu’il se ratatinait sur lui-même comme s’il essayait de rentrer dans le sol, il se redressa soudain, droit comme un I, quand il entendit un soupir las provenir du chapeau, accoudé au comptoir. Hésitant malgré tout, il s’avança dans sa direction avant de s’arrêter devant lui. Après cinq ou six aller-retour entre le plancher et les yeux qu’il devinait à peine, son regard s’arrêta droit au milieu de ce visage invisible, sans parvenir à s’assortir d’un mot. Ses pupilles frémissaient, ses lèvres devinrent livides. Mais face à lui, posément calé contre son appui, le grand champignon sombre enraciné dans le parquet n’eût aucune réaction. Avec un gémissement, l’homme se mordit le poignet. Il s’écoula encore quelques secondes avant que ne sorte de sa gorge  un bégaiement étranglé :

« Un code rose…Juste un…S’il vous plaît…De huit heures…Au moins.

Nouveau soupir, à mi-chemin entre le dégoût et l’exaspéré. Son auteur opina du chef en lâchant :

_ Pas besoin de me supplier. Si tu as de quoi, donne.

Le visage illuminé d’un bref sourire, l’homme farfouilla dans son blouson avec des gestes désordonnés. En guise de réponse, il finit par tendre un sachet de plastique où s’entassaient plusieurs composants métalliques, couleur de bronze. Une main gantée s’en empara d’un mouvement sec, avant de les élever à la lumière du plafonnier. Son propriétaire les pressa dans son poing, les examina sous plusieurs angles, puis l’empocha sans rien ajouter. A son tour, il  parut chercher dans son manteau et en extirpa une boule transparente, de la taille d’une balle de tennis. A l’intérieur, se trouvait un liquide rosé, fluide, d’où s’échappaient d’étranges volutes qui embuaient la surface de verre.

Il tendit le bras, mais crispa les lèvres. Devant lui, le visage de l’inconnu s’était mis à transpirer à grosses gouttes, imbibant son col de chemise de deux demi-lunes en-dessous de ses joues. A présent, ses yeux luisaient comme s’ils avaient été vernis. Réprimant un recul en détournant le regard, il laissa tomber l’objet dans les mains en conque qui lui étaient offertes.

Il connaissait cette expression par cœur. Un autre passage qu’il avait écrit il y a un moment. Il s’avait surnommée « la dévotion des imbéciles.« 

En se retournant doucement vers le comptoir pour mettre un terme à l’échange, il laissa dans son dos un interlocuteur interdit, la bouche ouverte. Avant même qu’il ne retrouve l’usage de sa voix,  il le coupa d’un :

« Dégage. »

Des bruits de pas pressés suivirent immédiatement. Quand il entendit derrière lui résonner le carillon de la porte d’entrée, il tira à nouveau son stylo d’une poche intérieure et nota deux phrases sur son carnet :

 «  Illustration même de la précédente théorie. Encore un qui se casse la gueule en plein enfer, et pour le coup, je veux bien parier qu’il ne s’en rend pas compte. »

*****

Accoudée au balcon pendant que ses parents sont encore « au travail, » Anise scrutait avec attention la fenêtre d’en face, toujours impénétrable. « Au travail. » Elle ne savait pas ce qu’ils faisaient comme « travail, » mais elle avait compris que ça leur prenait du temps. Les surveillants lui répétaient sans arrêt. Ils travaillaient, et quand ils auraient fini, ils viendraient la chercher. Alors en attendant, elle regardait la fenêtre. Tous les soirs. Ça faisait un bout de temps maintenant qu’elle aurait bien voulu savoir ce qu’elle cachait, cette fenêtre. Forcément : comme la vitre était rouge, on ne voyait rien à travers. A peine quelque chose de doré, une lueur chaude comme une cuillère à café de miel. Depuis qu’elle avait repéré la vitre, elle mourrait de curiosité. Elle aurait tellement voulu savoir quelle sorte d’étoile elle cachait. Peut-être bien que c’était un palais de fée, une sorte de tanière de « Clochettes. » Peut-être que c’était un chemin vers un conte. Un château où il y avait un bal différent tous les soirs, où les gens dansaient jusqu’au matin dans des déguisements magiques, qui les transformaient en créatures enchantées…Des renards-libellules, ou des lutins à tête de chat.

En vrai, elle était certaine que le secret de la fenêtre dépassait bien tout ça. La lumière qui tremblait derrière le rouge brillant de la vitre, toute brouillée par l’irrégularité du verre…Cette lumière, qui parfois, le temps d’une seconde, changeait un peu de couleur pour se teinter de rose, de violet…Très souvent de rose. Cette lumière. C’était ça, la clé. Elle le savait.

Un jour, elle contournera le bâtiment pour rentrer dedans, derrière la fenêtre. Et elle saura ce que lui cache la lumière.

Si ce jour arrivait, elle verrait au-dessus de la porte d’entrée une pancarte un peu huileuse. Dessus, elle pourrait lire : « Sephie’s ; Shoot-Shop – Plaisir, planer et plus encore…»

En-dessous,  une inscription ajoutée à la peinture rouge s’écaillait sur le mur de béton :

« Des tarifs imbattables pour des codes bouillants ! »

*****

Bien plus bas que le balcon, une petite silhouette fendait la nuit en trébuchant sur les pavés encore humidifiés par la pluie de la veille. Malgré les écorchures qui lui couvraient les genoux, elle courait sans s’arrêter, sans reprendre son souffle, s’agrippant parfois aux murs afin de prendre ses virages au plus serré. Dans un mouvement trop brusque, elle se heurta l’épaule à l’un de ces angles, mais ne se donna pas le temps d’avoir mal. Elle continua sa course à travers le dédale des rues mal éclairées, toujours à pleine vitesse. Elle embrayait sur une artère, puis une autre, encore une autre. Pas de pause, elle devait continuer à dessiner sa carte au hasard…Pourvu qu’elle arrive à semer l’autre silhouette, plus grande, qui essayait tant bien que mal de la suivre.

Si seulement elle n‘avait pas passé la nuit dernière sur le parvis…Elle avait pourtant remarqué son regard. La fatigue avait eu le dessus. Trop froid pour chercher un autre abri. Elle s’était pelotonnée entre deux statues de pierre, effondrée aux pieds de Morphée. Le lendemain, elle aurait pu repartir, rien ne serait arrivé : il n’était plus là. Mais elle était revenue le soir, en espérant dormir en sécurité encore. Elle le savait, bon sang. Jamais deux fois de suite au même endroit. Jusque-là, elle n’avait pas fait l’erreur. Juste cette fois-là…Comment aurait-elle pu deviner que ce type habitait dans ce quartier ? Un de ceux qui ont des raisons de refaire le même trajet tous les jours, ceux qui ont un « chez-eux ». Un habitué qui se régalait sûrement, en voyant des gens comme elle. Les autres, ceux pour qui la phrase « je n’en ai pas besoin » n’existe pas. Alors sans doute avait-il pensé qu’elle ne pouvait rien refuser.

C’était l’explication qu’elle s’était construite.

Elle n’avait pas compris tout de suite ce qu’il voulait, lorsqu’il avait monté les marches de Sainte-Ephèse jusqu’à elle. Il s’était penché doucement, approchant sa tête de la petite forme chiffonnée dans son coin. Après un drôle de sourire, lui avait demandé :

«  Bonsoir…Tu as froid ? »

Sa voix était si basse qu’elle ne devait résonner que pour elle. Presque un chuchotement. Par réflexe, elle avait resserré encore l’étreinte de ses bras autour de ses genoux. Plusieurs secondes s’étaient écoulées avant que sa tête n’acquiesce d’elle-même, d’un mouvement sec. Le sourire avait grandi.

« Je peux t’aider, si tu veux bien… »

Ses ongles s’étaient enfoncés dans sa peau à travers son pantalon. Depuis qu’elle vivait dehors, elle savait que personne ne venait lui parler sans raison. Elle s’était rencognée dans la pénombre lunaire, et ne lui avait répondu que par un regard aiguisé comme une lame de couteau. Sans paraître en tenir compte, lui avait préféré rire. Puis se rapprocher encore d’elle…Et de poser une main sur son épaule en lui murmurant :

« Ne te braque pas, petite…Je ne vais pas de faire de mal…Au contraire…Viens avec moi et n’aie pas peur…Tu veux te réchauffer, c’est ça ? Alors laisse-moi t’aider, je te dis…Viens plus près… »

En l’absence de réaction de sa part, il avait incliné la tête vers son visage.

« Danger »

Cette fois, d’instinct, sa jambe avait décollé pour écraser son pied en plein milieu de sa poitrine, avec un son mat.

Pris par surprise, son agresseur était tombé à la reverse, déstabilisé par sa posture accroupie. Atterrissant brutalement sur les marches, il eût tout juste eu le temps de voir la jeune fille bondir pour dégringoler les marches, et détaler à travers la ville. Mis hors de lui, un grognement avait traversé ses dents lorsqu’il s’était relevé, décidé à la poursuivre.

Il continuait à courir derrière cette petite ombre, essoufflée dans la nuit. Mais il avait beau être plus endurant, il était aussi bien moins menu qu’elle. Les passages qu’elle empruntait en se faufilant entre les blocs de pierre lui étaient impraticables, et il perdait du temps en devant chercher une autre voie. Heureusement, il connaissait cette zone. Il la connaissait même très bien : il avait commencé son premier contrat ici. Elle, au contraire, n’avait pas de but : sa course en bataille la trahissait. Bon Dieu, c’était quand même pas possible qu’elle lui échappe…A la seconde où il avait croisé son regard, cette image ne l’avait plus quitté. Il n’en avait pas dormi de la nuit. Il la lui fallait. Tout de suite. Quitte à la mettre en cage pour la garder près de lui. Ça valait plus que le plus concentré des codes. Il ne l’avait vue qu’une fois, une seule, ça avait suffit à l’obséder complètement. Elle lui faisait mal rien qu’en étant absente. Alors il voulait lui faire payer. Elle ne s’en rendait pas compte…Elle ne savait pas, elle ne réalisait pas dans quel état elle le mettait. Elle devait comprendre. Il s’en assurerait. Il détruirait cette indifférence, qu’elle lui jetait à la figure. Terminé. Elle serait sans défenses. Comme lui, quand il pensait à elle.

Tout ça, elle l’ignorait. Elle n’avait qu’une chose en tête : mettre le maximum de distance entre eux.

Elle fatiguait.

Son pied buta subitement contre un pavé irrégulier, et elle plongea vers l’avant…En se cognant la tête contre une vieille porte de bois. Étourdie, elle mit un temps à comprendre ce qui l’avait stoppée, jusqu’au moment où la douleur perça le froid pour piquer son front. Ce ne fut qu’à cet instant-là, en se retournant d’un geste paniqué, qu’elle réalisa la disparition de son poursuivant.

*****

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Cette musique granuleuse le réchauffait jusqu’aux creux du corps, comme s’il pouvait la sentir couler dans ses veines. La tête renversée, son chapeau gisait sur le comptoir. La danse des notes le ballottait doucement, jusqu’à refaire pousser un sourire sur ses lèvres. L’exercice pinçait ses joues, elles avaient perdu l’habitude de porter ce genre de graine. Au piano, la silhouette courbée ne cessait pas de tressauter sur les touches. Ses vieilles mains tremblaient, mais ne se trompaient pas. Il ne pouvait plus lire la partition, qu’importait. La mélodie lui venait toute seule, de mémoire.

Qu’il ait eu des yeux ou pas, son spectateur s’en moquait. Joue, s’il te plaît. Joue encore. Ne t’arrête surtout pas de jouer. Je ne sais pas où tu va emmener cet air, mais joue. Laisse-moi quelques minutes de sa caresse encore. Joue.

Comme s’il entendait cette demande muette, il continua. Le pourtour de ses yeux se couvrit de rides, ses doigts se raidirent un peu. Dans cette pièce, il a senti les oreilles grandes ouvertes, prêtes à avaler ses notes. Ses épaules osseuses se tordirent, il s’arqua sur le clavier, libérant la musique. Pour ces oreilles qu’il ne voit pas, mais qui l’écoutaient. Il va jouer pour elles, rien que pour elles.

Celui qui les porte l’a senti.

Un long frisson courut sur sa colonne vertébrale quand le pianiste changea de tempo. Il ferma complètement les yeux. Arrête de réfléchir. Il délirait autant que ses clients « codés ».

Continue à jouer, je t’en prie…

*****

Un éternuement provenant d’une bâtisse voisine la réveilla. Il était temps d’ouvrir les yeux : sur la table, l’eau dans la carafe a gelé. Si elle avait continué à dormir, elle serait morte de froid.

Mais elle n’avait pas envie de se lever.

Elle se recroquevilla sur le sol humide comme une araignée blessée. Les manches de son pull, maintenues fermées au creux de ses poings, ne barraient pas la route aux aiguilles de l’air froid. Lorsqu’elle tenta de bouger, ses articulations ne répondirent pas. Trop froid. Ses muscles étaient remplis de fourmis. En essayant de jurer, elle sentit de la bave couler sur son menton. Tout un masque de gel plaqué sur la figure. Elle resserra ses genoux. A présent, même ses battements de cœur avaient l’air de ralentir. Elle les entendait beaucoup plus que d’habitude. Froid. Elle referma les yeux.

Non.

Il ne fallait pas dormir. Il ne faut pas. Il ne faut pas. Elle ne voulait pas mourir. Pas maintenant.

Froid. Fatiguée.

Elle va récupérer.

Juste un peu, alors. Pour reprendre des forces. Ensuite, elle pourra remarcher. Elle ira mieux. Mais là, elle n’y arrivera pas.

Ses yeux se fermèrent, doucement…

*****

Dans les rues où la pluie a gelé sur les pavés, ses pieds ses hasardèrent sur le sol en suggérant une tentative de marche. Jamais il n’aurait crû qu’un simple morceau de piano pouvait le mettre dans un état pareil. Il avait continué à s’en remplir la tête jusqu’à ne plus tenir debout. Pas fâché néanmoins, de quitter ce satané Shoot-Shop. Il glissa, manqua de tomber. Merde. Il devait se ressaisir. Pas question qu’il se mette à ressembler à la ribambelle de décérébrés qui défilait tous les soirs devant lui. Même en titubant, il éviterait l’Enfer.

Soudain, il trébucha, sa main râpa un mur givré.

Il serra les dents et le poing en le portant à sa bouche avec un sifflement furieux. Au moins, ça l’aura fait sortir de sa torpeur.

Tout en tanguant au gré des rues couvertes de verglas, ses jambes finirent par le ramener chez lui. Son chez lui. Son chez lui trop vide, depuis le jour où les membres du Service D étaient venus le saccager en éventrant ses meubles. Après ça, il avait continué à vivre dans ce qu’il appelait son « débarras personnel. » Les dégâts étaient trop importants pour qu’il ait pu y changer quelque chose. Sur ce souvenir pénible, il ouvrit la porte d’un coup de pied et deux pas à peine plus loin…

Quelqu’un.

Il y avait quelqu’un chez lui.

En même temps, il fallait s’en douter : vu l’état des lieux, n’importe qui pouvait y rentrer. Il savait que ça arriverait un jour. Surtout par temps de neige.

En soupirant, il s’approcha, résigné. Il n’avait pas spécialement envie de le jeter dehors, mais il ne pouvait faire confiance à personne. Même pas à ce gosse. Ou cette gamine.

Gamine ?

Il se figea.

Dans sa poitrine, des coups redoublent sous le doute. Sans y croire encore tout à fait, il dessina les contours de ce qu’il avait pris pour un inconnu. Plusieurs croquis furent nécessaires, mais au bout d’un moment, ses yeux commencèrent à voir plus nettement : il distinguait bien une jeune fille, pas encore une femme, aux cheveux sombres ébouriffés, un poignard à la ceinture. Et autour de sa taille, justement, cette ceinture…

Cette ceinture, il l’a déjà vue orner un manteau, sur les épaules d’une autre fille. Une petite fille sans nom. Il l’a déjà vue pendre sur la poitrine d’une chanteuse extraordinaire.

Il en était certain, maintenant.

Lentement, très lentement, il s’approcha de la forme endormie et se pencha sur son oreille pour risquer un mot :

« …Capuche ? »

Sa silhouette s’anima. Ses paupières frémirent à peine, elle tenta d’ouvrir les yeux, les lèvres, un souffle de buée s’en échappa, sans aucun son.

Panique. Il fallait faire vite.

Il balança son chapeau, puis s’empressa d’envelopper dans ses bras le petit être frigorifié. Elle était si gelée qu’il en avait peur de la briser. Après l’avoir déposée avec précautions plus près de la cheminée, il enleva son manteau qu’il manqua de déchirer en tirant dessus, puis l’enroula autour d’elle. Ensuite, il se précipita sur la bouilloire en bronze qui gisait sur le sol, et sortit de sa poche une boîte d’allumettes, un peu écrasée. En plongeant la bouilloire dans le tonneau d’eau dans un coin de la pièce, il se rendit compte que des plaques de gel flottaient par-dessus. Il s’occuperait de ça plus tard, là, c’était le dernier de ses soucis. Précipitamment, il courut jusqu’à son réchaud pour l’allumer, posa la bouilloire dessus, et d’un bond, vola presque à côté de la cheminée pour gratter le givre des bûches.

Vite, vite, vite…

Quelques minutes plus tard, le feu qui ronflait dans la cheminée commença à faire de l’effet. La supposée Capuche laissa péniblement apparaître une esquisse de vie : sa peau frémit, quelque chose tressaillit sous ses paupières, comme s’il essayait de les ouvrir de l’intérieur.

Au bout d’une grosse demi-heure qui parut beaucoup plus longue à son secouriste, elle commença à remuer. Engourdie, les membres plombés par le froid, elle se tordit au ralenti en se repliant sur-elle-même. Les silences semblèrent interminables, à mesure que la chaleur dépliait son petit corps roidi. Quand enfin elle ouvrit complètement les yeux, elle les plissa une fois. Puis deux. Trois. Dix.

Soudain, sa bouche s’ouvrit toute grande. Elle grimaça sous l’effort qui lui fendit la lèvre, encore trop raide.

D’une voix rauque, gercée par la neige, elle crachota :

_ I…Iringen ?

******

Deux tasses de thé fumaient sur la table. Les pieds sur la chaise et les genoux au menton, Capuche tremblait toujours, mais avait retrouvé un semblant de couleur. En face, Iringen, son chapeau à nouveau rabattu devant ses yeux, ne les levait résolument pas vers le regard de la…Non. Plus « fillette. »

Encore trop proche de l’enfance, toutefois. Et précisément, selon lui, il n’y avait rien de plus lourd dans un œil d’enfant que le reproche. Peut-être parce qu’il était souvent indiscutable. Sans équivoque.

« Tu…Tu étais passé où ? » répéta-t-elle, une énième fois.

Et une autre énième une fois, Iringen ne put que se taire.

« Où ça ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

Toujours rien.

Capuche perdit patience. Elle frappa ses genoux de ses poings en redressant son dos :

« Iringen ! Dis quelque chose ! Dis-moi ! Pourquoi tu es parti ? Si tu voulais que je m’en aille, pourquoi tu m’as rien dit ? Au pire, dis-le maintenant, alors ! Dis-le, mais dans ce cas explique-moi pourquoi tu m’as aidée ? Je comprends rien, dis quelque chose ! »

L’une des mains d’Iringen se contracta brusquement sur la table. Il releva la tête en dévoilant son visage d’un coup, plantant dans les pupilles de Capuche un regard corrosif.

_ Tais-toi !

Cette colère inattendue fit taire la petite bouche.

Face à son silence, Iringen ouvrit à nouveau la sienne, puis se ravisa. Ses yeux se perdirent une seconde dans la cheminée. Il se mordit la lèvre, et enfin, se tourna encore vers elle. La brûlure qui illuminait ses iris l’instant d’avant avait disparu. Ne restait dedans qu’une autre expression. Une sorte de voile, un mélange de douceur et de quelque chose d’abîmé. Quelque chose de profondément triste.

« Je n’ai jamais voulu que tu partes, Capuche. Jamais.

_ Pourquoi tu m’as laissée toute seule…

_ Attend. Je t’explique, d’accord ? Je vais tout te raconter. »

Intérieurement, il eût un bref sourire. Formulée comme telle, sa phrase lui donnait l’impression de refuser qu’elle ait grandi.

« Quand ils sont venus, tu étais en train de chanter dehors…Je ne les ai pas vus entrer, ils sont passés par le plafond.

_ Et tu t’es…

_ Oui.

Iringen avala sa salive, son regard fugua une seconde fois vers le feu.

« Je me suis enfui. J’ai eu peur, et je me suis enfui.

Sa voix s’étiola dans sa gorge. Il se masqua une fois encore derrière le bord de son chapeau. Non, quand même…Pas de larmes. Déjà être un lâche, devant elle, c’était suffisant…On n’allait pas creuser le fond du pathétique à ce point

Il n’eût pas le temps de se disputer d’avantage avec lui-même : une fine main venait de se poser sur son bras. Délicatement , mais sans hésiter, une deuxième écarta le rebord qui lui cachait son visage. A son tour, elle le regarda fixement, pour ne prononcer qu’un mot :

_ Arrête. »

Iringen emplit ses yeux de l’image qu’il voyait : une frimousse sévère, qu’il connaissait tellement bien. Sans rien dire. Elle reprit :

« Arrête maintenant. J’ai compris. »

Ses nerfs se cabrèrent, de ses pieds jusqu’au sommet de son crâne.

Refermant les yeux, il se projeta sur le bord de sa chaise pour jeter ses bras autour d’elle. Le dos ébranlé par des sanglots dépareillés, il la serra contre lui, sentant son étreinte lui répondre, accrochée à ses épaules.

Reste. S’il te plaît. Reste. Je ne partirais plus mais reste.

*****

Le matin se leva sur la ville endormie. Une fois son manteau fermé et son écharpe bien enroulée autour du cou, une petite fille s’est précipitée dehors à la barbe de la surveillante. Le sol était encore mouillé de pluie, mais il ne s’agissait que d’une épreuve. Un test, avant de parvenir jusqu’à la réponse. Elle s’est levée tôt, exprès. Elle a attendu les vacances de neige, parce que les surveillants rentraient chez eux. Donc, elle savait que maintenant, il n’y en avait plus qu’une qui patrouillait dans l’entrée. C’était sa chance : elle allait savoir, enfin.

Aujourd’hui, elle ne prit pas le chemin de l’école.

Ça y est. Elle a passé la rue d’en face, et il n’y avait plus qu’à tourner le coin du boulevard si elle voulait accéder à l’autre côté du bâtiment. Pour espérer rentrer dans le conte de fées…

« D’où tu sors, toi ?

Anise tressaillit. Une silhouette aux épaules voûtées, vêtue d’un gilet noir, venait de surgir par le flanc droit du Shoot-shop. Le vieil homme la dévisagea d’un œil perçant, glacé. Elle recula. Ses jambes commencèrent à flageoler sous elle.

_ Je…Suis…Je…Je…

Les mots ne venaient pas.

Depuis sa haute taille, le cou angulaire comme celui d’un rapace, l’homme se rapprocha et insista du regard. Anise le fixa. Il ne la quitta pas des yeux. Elle tressautait de frayeur, toujours. Elle pâlit, bégaya et soudain, plaqua les mains sur ses oreilles avant de pousser un long cri strident. Vidée de sa peur, elle tomba accroupie, la tête enfouie dans sa jupe.

_ Je…Voulais…Je voulais voir derrière…La fenêtre…Je voulais voir les étoiles…Je voulais les lumières…

Hoqueta-t-elle, en boule.

Elle perçut des grattements sur le sol, juste devant elle. L’homme se mit à sa hauteur, ses genoux âgés craquèrent. Timidement, elle leva la tête vers un visage qu’elle trouva transfiguré : de glacials, ses yeux étaient devenus de vrais flocons de neige. Sa voix rocailleuse tenta de s’adoucir  :

_ Le jour, tu n’avais aucune chance, tu sais. Ces lumières ne sortent que la nuit, ma petite…Mais ce ne sont pas des étoiles. Ce sont des fausses lumières, des lumières menteuses. Les enfant comme toi ne doivent pas les approcher…Souvent, ils sont parmi les seuls qui savent s’en protéger.

_ P…Pourquoi, elles sont méchantes ? Interrogea-t-elle en essuyant ses joues.

_ Oui, elles sont méchantes…Elles peuvent faire très mal aux adultes qui les aiment trop. Et beaucoup d’adultes n’arrivent pas à s’empêcher de les aimer. Alors il vaut mieux les éviter.

_ Comment vous savez tout ça ? Vous êtes un professeur de lumière ?

_ Ça n’a pas d’importance, demoiselle… » Répondit-il dans un petit rire, « Dis-moi, tu ne devrais pas être à l’école, toi ? Ta maîtresse va t’attendre. Il faut que tu te dépêches, à cette heure-ci.

_ Non.

Le « non » fut catégorique. Le vieil homme sourit en la regardant de plus belle, avec malice.

_ Ah bon ? Pourquoi ?

_ Parce qu’elle ne m’aime pas. Elle ne veut pas que je regarde par la fenêtre en classe. Elle dit que je suis bête.

_ Je suis sûr que tu n’es pas bête.

_ Pourquoi ?

_ Viens avec moi. On va tout de suite savoir si tu es bête.

_ Où on va ?

_ Dans mon château à moi…Mon conte de fées, il ne se lit pas. Il s’écoute… »

La fillette consolée prit la main de son guide, et tous deux partirent vers la ruelle voisine, où le château ainsi nommé devait se trouver.

*****

« Tu entends ? »

Iringen relâcha Capuche et tendit l’oreille. Ses yeux s’agrandirent. Il saisit le bras de sa compagne et acquiesça :

_ Du piano.

Capuche fronça les sourcils :

_ C’est autorisé, ça ? Je croyais que ça comptait dans les « distractions » ?

_ Et tu as raison. Le soir c’est bon, seulement. Pas ailleurs que dans les Shoot-shops. Ça soutient l’ambiance, pour les clients.

_ Il est malade, il va se faire paner !

_ Rien que pour ça, ça vaut le coup d’aller voir.

_ Hein ?

_ Quelqu’un qui transgresse une règle aussi évidente est soit stupide, soit exceptionnel. Il faut que je sache qui c’est…

_ Iringen…

Il lui décocha un sourire.

_ J’ai déjà entendu cette musique. Ce type n’est pas un pianiste ordinaire. »

Cette phrase suffit à dissiper les doutes de la jeune fille. D’un commun mouvement, tous deux attrapèrent de quoi se couvrir et filèrent dans la rue. Suivant les notes qui se répandaient dans le quartier, ils prenaient néanmoins la peine de vérifier à chaque angle avant d’avancer : le jour, le Service D pouvait leur tomber dessus. Capuche absorbait la musique comme si elle reconnaissait une langue. Dans sa gorge, ses cordes vocales crépitaient. Elle écoutait, toutes oreilles dehors, pistant le musicien mystérieux.

Au bout d’un cheminement tortueux entre les blocs résidentiels, ils s’arrêtèrent enfin devant une sorte de cabane. Elle arquait un toit légèrement écrasé sur ses murs latéraux, avec un faux air de chat mal réveillé en plein étirement. Perçant ses tuiles, une cheminée contorsionnée tendait son cou vers le ciel, son bronze luisant sous les rayons du soleil. A pas de loup, ils s’approchèrent de l’entrée collèrent une oreille contre le panneau : c’était bien de là que provenait la musique…Qui s’arrêta brusquement.

Capuche et Iringen eurent à peine de temps d’échanger un coup d’œil. La porte s’ouvrit d’un coup, en découvrant un vieillard planté dans l’encadrement, les yeux vifs, d’une clarté incisive qui les toisa avec dureté.

« Qui êtes-vous ? »

Son regard scruta d’abord Capuche, déjà sur la défensive. Mais lorsqu’il se posa sur le chapeau d’Iringen, il sembla hésiter…Puis, peu à peu, les ridules au coin de ses yeux disparurent. Il reprit la parole, sur un ton plus calme :

« Toi…Tu étais au Sephie’s, hier soir.

_ Je le savais…Le pianiste du bar.

_ Tu as aimé ma musique. Si tu n’avais pas été là, j’aurais abrégé la soirée. C’est la première fois depuis leur arrivée que je peux jouer pour quelqu’un qui m’écoute.

_ Mais c’est super dangereux de jouer en plein jour ! » Intervint Capuche, « Vous êtes devenu dingue ou vous voulez mourir ?

_ Capuche !

Le musicien sourit, et secoua la tête.

_ Non, non, jeune dame…Je donne un cours.

_ Quoi ?

_ Bon, vous n’allez pas rester plantés là dehors, entrez. Et je répondrais à toutes vos questions. »

Un peu désorientés par leur rencontre, tous deux rentrèrent en brossant toute la pièce du regard. Dans le petit cabanon poussiéreux, régnait un tel bric-à-brac qu’il aurait été suicidaire de penser à le ranger. Sur la droite, le manteau de la cheminée du dehors disparaissait sous un fatras hétéroclite de bois, un matelas, plusieurs ressorts, un cadran d’horloge, et des instruments de cuisine. Iringen crût même y deviner une énorme marmite de couleur cuivrée. L’unique fenêtre était bloquée par deux planches, mais un petit filet de lumière filtrait entre elles, découpant sur le sol une forme pâle. Une fois habitués à l’obscurité, ils virent enfin le grand corps sombre et géométrique d’un vieux piano paresser avec solennité contre le mur du fond. Et devant lui, se tenait une petite fille, d’environ huit ou neuf ans, assise sur un tabouret d’où elle faisait valser ses pieds de droite et de gauche. Leur hôte offrit des chaises cueillies dans la montagne de désordre, et rejoignit son élève qui se décala afin de lui laisser une place.

_ C’est votre apprentie ? Le cours, c’est pour elle ?

_ Tout à fait. Depuis le Service D, je ne pensais pas qu’il existait encore des oreilles comme la sienne.

_ De musicienne ?

_ De rêveuse.

Les deux amis tressaillirent. Face à eux, le vieil homme remarqua leur réaction et hasarda :

_ Vous…Vous vous y connaissez en rêves ?

_ Je m’y connaissais, jusqu’à ce qu’ils arrivent. » Répondit Iringen, approuvé d’un hochement de tête par Capuche.

« Nous étions Passeurs, elle et moi. C’est une chanteuse, je suis soigneur. »

Les yeux de l’homme s’agrandirent. Il les referma, marqua une pause, prit une inspiration et déclara :

_ Je l’étais aussi. Avant qu’ils ne me prennent mon fils.

Capuche et Iringen se regardèrent, sans comprendre.

_ Votre…

_ Il a été arrêté parce que j’ai refusé de démonter la Pointrilleuse-rêveuse. De couper la distribution. Je les attirais au piano, mon fils se chargeait du transfert. Je n’ai pas voulu me rendre, ils me l’ont pris…

_ Et…Ensuite ? Risqua Iringen, après une pause silencieuse.

_ Ils l’ont bourré de codes…A craquer. Ils en ont fait une espèce de cervelle écorchée incapable de rêver. Une tête à moitié morte qui ne peut plus rien faire sans être dopé. Ses perceptions sont en bouillie, il mélange tout, mais il leur obéit. C’est lui qui a ouvert le Sephie’s, je l’ai revu là-bas. Tout ce que j’ai compris, c’est que maintenant, il en a d’autres. Plein la ville.

_ D’autres ?

_ Shoot-shops. Il en a ouvert plusieurs et moi, je suis resté là…En attendant qu’il revienne.

Sa tête s’affaissa, il laissa échapper un long soupir fatigué. Probablement n’avait-il jamais eu personne à qui raconter ce qui s’était passé. Iringen serra les lèvres. Il approcha sa chaise du tabouret pour lui glisser :

_ Vous savez…Vous n’êtes pas le seul à avoir fait des erreurs.

_ Qu’est-ce que tu veux dire ? » Demanda-t-il en se redressant.

_ Quand ils sont venus, Capuche et moi avons été séparés…Je ne l’ai retrouvée qu’aujourd’hui. Et je n’ai pas pu la chercher. Pendant tout le temps où je l’ai perdue, en guise de boulot…Je les ai vendus. Je les vends au Sephie’s, c’est pour ça que j’étais là-bas. Si j’en croise  qui se traînent dans les rues, je les attrape et j’en fais des codes.

_ « Des », « des »…Tu as quand même dû ramer, mon garçon. Peu importe ceux que tu trouves, il n’y en a pas trente qui les intéressent. Les roses, surtout, ils se vendent comme des bouchées de pain. Et plus ils sont tordus, plus ça marche.

_ Je sais…Je suis obligé de les filtrer. Je les passe, je les tord, parfois ça arrive de devoir carrément les fragmenter.

_ Pas dur, pour un soigneur. Tu vires tout ce qui est inutile, trop consistant, ou hors-sujet. Bleu, vert, jaune…Pas d’intérêt, ça. Perte de temps. Illusions, « que des choses qui n’existent pas », ils disent…Par contre le rose, alors ça oui. Quand bien même ça « n’existerait pas », on peut toujours s’arranger pour changer les choses, tiens.

_ Franchement, il y en a certains…Je ne crois pas. Ou je ne vois pas comment.

_ Ne sous-estime pas ce genre d’appétit, crois-moi. Quand ils commencent à être vraiment détruis, certains sont prêts à tout pour avoir plus que du code. D’autres veulent simplement avoir le sentiment de continuer à vivre…Ta demoiselle en sait quelque chose, j’imagine.

Capuche sursauta.

_ J’ai mis un moment, mais maintenant que je te regarde, je m’en souviens…Je t’ai vue deux ou trois fois dormir dans les rues. C’est pas recommandé, dans ce quartier. Passé une certaine heure, c’est un coup à ramasser tous ceux qui ont abusé du rose et qui cherchent à en faire du « réel… »

_ Merci, je sais.

_ Ne le prend pas mal…Je ne voulais pas te blesser.

Capuche secoua la tête, l’air de dire « non, ça va. » Anise la regarda avec insistance mais n’osait toujours rien dire. Il y eut un silence, tous promenèrent leurs yeux sur divers objets dans la cabane. Puis, le vieil homme rida tout à coup le front :

« Mais tes rêves…Ou tes « codes », si tu veux, tu les vends contre quoi ?

_ Ça.

Iringen sortit de sa poche un de ses sachets, rempli de composants de bronze, et le tendit au vieillard. Le visage fripé s’illumina, les yeux béants. Il se leva en chancelant presque de son tabouret et posa sur le jeune homme un œil pétillant  :

_ Bon sang, toi…Tu en as combien, des comme ça ?

_ Des tonnes. Ça fait un bail que je vends. Je me doute que ça ne sert à rien…Ma Pointrilleuse a été démantelée. Mais je ne sais pas, je ne savais pas quoi faire d’autre.

_ A rien ? Tu plaisantes ?

Iringen l’interrogea du regard, aussi subitement muet qu’attentif.

« Avec ça, si tu en as assez, il y a peut-être quelque chose qu’on puisse faire. Je t’expliquerai, vite, va chercher tout ce que tu as. Va, allez.

_ Mais…

_ Va vite, je te dis ! »

Il fallut plusieurs aller-retours à Iringen et Capuche avant de franchit à nouveau la porte, les bras chargés des derniers sachets. Au moment où il allait apostropher à nouveau le pianiste, ils lui tombèrent des mains. Devant ses yeux, ce que le capharnaüm ambiant avait laissé apparaître le clouait sur place.

La cheminée qu’il avait vue dehors.

Ce cadran qu’il avait pris pour celui d’une horloge.

Cette marmite qui n’avait rien d’un élément culinaire.

La présence même de cette pile d’objets entassés là comme une gigantesque couverture.

_ Cette machine…C’est une Pointrilleuse. Une autre Pointrilleuse-rêveuse.

Les regards d’Iringen et du musicien se rencontrèrent, et se répondirent sans qu’ils ouvrent la bouche.

_ Elle n’a plus de moteur, » articula le vieux Passeur d’une voix fébrile, « mais en utilisant les cordes du piano, on peut peut-être  lui imprimer une force motrice. Si on s’y met à quatre mains.

_ Vous pensez vraiment que c’est possible, avec ces pièces ?

_ S’il y en a assez, on devrait avoir de quoi reconstruire le système de navigation.

_ J’y crois pas…

Capuche dansait d’un pied sur l’autre, les poings serrés contre sa poitrine. Elle avait l’air sur le point de s’envoler jusqu’au toit.

« C’est vrai…On a vraiment une chance ? Une vraie de vraie ?

_ Avec les rêves, tout est toujours possible, jeune dame !

Iringen se tourna vers sa partenaire, enflammé par une vague d’énergie.

_ Capuche, file dans la rue et rassemble tous ceux que tu trouveras. Pendant ce temps, on s’occupe de la monter.

_ Ça ira ? Vous êtes sûrs qu’on aura le temps avant qu’ils s’en rendent compte ? Ils ont pas confisqué les pièces pour rien…Et puis ils doivent savoir que tu te fais payer avec.

_ Oublie. Depuis le temps, ils ont eu vingt fois l’occasion de descendre dans ce quartier pour venir les chercher. Pourtant je les ai encore. Et s’ils viennent, ils vont mettre un temps fou : on n’en a croisé aucun en venant ici, et leur poste n’est pas à côté. Fais attention à toi, mets-toi en hauteur et ramène-en le plus possible. On fait le test dès qu’on a fini. Si ça marche, ça devrait les ralentir.

_ Et si ça marche pas ?

_ On aura essayé. C’est ça ou tout recommence comme avant : je vends ces saloperies, il crève la tête sur ses touches, elle retourne d’où elle vient et toi…Tu resteras avec moi, mais pour devenir quoi ? S’il m’arrive quelque chose, tu te retrouveras encore dans la rue…Et ça, je ne le permettrais pas.

_ A ce que j’ai compris, la petite est orpheline…

En entendant le musicien chuchoter, Capuche se tourna vers lui. Il eût un regard de côté, indiquant la fillette, puis revint sur les deux autres en soutenant les leurs. La jeune chanteuse opina, comprenant sans problème ce que l’attitude du vieil homme impliquait. Elle posa sur le visage poupin d’Anise une soudaine expression de tendresse, puis s’ébroua avant de se lever, et de se diriger vers la porte en lançant :

_ Si vous vous faites choper, Iringen, je te retrouve et cette fois tu me le paieras ! »

*****

Il avait perdu suffisamment de temps.

Le Sephie’s était l’un de ses rendements les plus sûrs. Et le tout premier, le numéro un de sa carrière. Alors pourquoi cet appel ? Le Shootman avait été clair : non seulement leur fournisseur habituel n’était pas au comptoir, mais le pianiste chargé de booster les codes n’était pas venu non plus. Des deux nouvelles, la seconde l’étonnait moins : il n’avait que peu de souvenirs de ce gars, mais son employé lui avait confirmé qu’il n’était plus tout frais. Peut-être qu’il avait fini par passer l’arme à gauche.

Il arpenta les rues d’un pas pressé, agacé de retourner dans ce quartier encore une fois. Des mauvais souvenirs, et des trop frais. C’est là qu’il a été ridicule. D’ordinaire, sa mémoire finit toujours par diluer les choses rapidement. Tout ce qu’il savait, c’est que jusque-là, il n’avait rien échoué. Rien.

Sauf…Elle.

Tout à coup, il s’arrêta. Quelque chose venait de heurter son oreille, au détour d’une rue anonyme. Une voix. Une chanson. Une voix qui chantait, exactement…Une voix de jeune fille…

Il ferma un instant les paupières pour l’écouter. Sans savoir dire pourquoi, elle lui rappelait quelque chose…Quelque chose de loin, de paisible…Quelque chose qui lui faisait du bien.

Sentant une curieuse chaleur s’étendre derrière sa tête, il s’avança prudemment vers la source du son. Lorsqu’il atteignit l’angle, il apposa les mains sur le mur, puis se pencha…

Non.

Impossible.

Elle ?

Ce n’était pas vrai, elle ? La fille sur les marches de l’église. Perchée là-haut, sur un toit de bloc. C’était bien elle, aucun doute. Elle, qui chantait. Qui le berçait avec cette chanson inconnue…

La surprise lui fit jeter un « non, » elle s’interrompit.

Son regard tomba sur la rue, en bas. Elle recula. Un pas. Deux. Il approcha. Un pas. Trois. Ses yeux s’agrandirent, les siens s’embrasèrent. Et d’un seul geste, elle se retourna, bondit sur le toit voisin en fuyant à toutes jambes.

Il ne pouvait pas la laisser s’échapper cette fois-ci.

Capuche, la vue encore pleine de rêves qui se débattaient dans les filets de son cerveau, serpenta aussi vite qu’elle le pouvait. En sautant maladroitement pour redescendre du toit, le choc de la chute vibra dans l’os de ses pieds. Elle grimaça. Mais cette fois, elle savait où aller.

Sans la perdre de vue, il courait toujours. Il haussa les sourcils de loin quand il la vit plonger presque à travers la porte du cabanon. « Perdue. » croyait-il. Il eût tout juste le temps de freiner : avec fracas, la même porte s’ouvrit comme une gifle, et il tomba nez-à-nez avec Iringen, sa dague à la main. Derrière lui, Capuche se tenait poings levés, en garde.

Haletant, il analysa rapidement le visage furieux qui lui faisait face. Un coin de ses lèvres se releva, narquois. Il s’est promis qu’il l’aurait. Peu importe ce que ce type s’imaginait. A voir sa tête, ce n’était pas un codeur. Contrairement à lui : il avait vu assez codes rouges pour savoir jouir de tuer quelqu’un. S’en débarrasser serait peut-être difficile, mais il paierait ce prix-là s’il pouvait avoir cette fille.

Cependant, le combat ne s’engagea pas.

Contre toute attente, derrière les deux alliés, une voix retentit :

_ …Dÿns ?

L’effet fut aussi immédiat qu’inattendu. Le poursuivant de Capuche sembla recevoir une décharge électrique. Pris d’un haut-le-corps qui le fit chavirer de côté, il tituba en clignant des yeux. Son souffle accéléra. Iringen, retourné, s’écarta pour laisser passer le propriétaire des lieux.

Le vieux musicien émergea de l’ombre, à pas hésitants. Il fixa l’homme médusé qui peinait à tenir debout. En lui rendant son regard, son teint pâlit à vue d’œil. Ses mains se mirent à frissonner si violemment qu’elles ressemblaient à  deux grandes feuilles sèches sous un vent violent. Vacillant, une main sur la tempe, son paysage se transforma en mosaïque quand il entendit ses dents commencer à claquer. Une expression de douleur intense lui crispa les traits, il chancela, tomba à genoux…Son autre main collée au sol pour ne pas s’effondrer, il laissa entendre un minuscule soupçon de voix hasarder :

_ …Papa ? »

*****

Quelques heures plus tard, la machine, arrimée au piano, rutilait à nouveau de tous ses feux. Toujours blême et secoué par des tremblements irréguliers, le dénommé Dÿns demeurait immobile dans un coin de la pièce. D’abord soutien des protestations véhémentes de Capuche, Iringen avait consentit à accepter son voisinage – à titre provisoire. Qui plus est, le jeune homme n’avait pas échappé à une solide colère paternelle, tonnante, juste, sans réplique. A présent, il était silencieux, enveloppé dans une épaisse couverture. Seuls ses yeux témoignaient du fait qu’il était encore vivant. Grisés, perdus, ils paraissaient épuisés d’exprimer quelque chose. Autrement, cette espèce de spectre affaissé sur la table aurait tout aussi bien pu en être un authentique.

Pendant ce temps, d’autres voyages ont permis à Iringen de ressortir ses pinceaux, les bols et le matériel ramené de son atelier. Capuche, impatiente, sautillait à travers la cabane en se tenant prête à l’assister.

Avec minutie et plus de tendresse qu’il n’en avait jamais mis à faire ces gestes, l’artisan récupéra chaque rêve dans ses bols, transféré avec sa fidèle pince depuis les tempes de sa compagne. L’un après l’autre, il tâcha de leur rendre les couleurs qu’ils avaient perdues. C’était plus difficile, lorsqu’on ne les avait pas chassés directement. Il devait compter sur les rapports de Capuche, pas toujours précis, mais très enthousiastes. Plus qu’intriguée, Anise s’approcha de l’établi improvisé sur une caisse où ils œuvraient, et regarda, sans bouger.

L’opération prit de longues heures. La Pointrilleuse fraîchement remontée fut mise à chauffer par le pianiste. Capuche surveillait Dÿns du coin de l’œil.

Le moment du test était arrivé.

Iringen s’apprêta à tendre le premier bol à la jeune chanteuse, mais leur hôte l’arrêta d’un geste de la main. En se tournant vers son fils, il s’adressa à lui du regard. Comme il n’obtint pas de réponse, il fit fuser dans la pièce un :

« Debout. »

Sec.

Dÿns obéit comme un automate. En plusieurs étapes un peu saccadées, il se déplia de sur sa chaise, tâchant de maintenir la couverture sur ses épaules. La démarche encore incertaine, il s’avança vers son père qui lui indiqua d’approcher. Arrivé devant lui, il le dévisagea, sans comprendre.

« Assied-toi. On va y aller. »

Il désigna le tabouret de la tête.

Les lèvres de son fils tremblèrent.

Anise, les sourcils froncés, objecta d’une petite voix en se plantant à ses pieds :

_ Je te prête ma moitié, mais il faut que tu me prêtes tes genoux. »

Capuche se tendit, Iringen lui posa une main sur le bras.

Tous deux virent les yeux de Dÿns s’embuer, et tout juste réussir à répondre :

_ D’accord, merci, mademoiselle.

Triomphante, Anise le laissa prendre place aux côtés de son père, déjà assis. Puis, elle s’installa comme convenu sur ses genoux, ses pieds dansant toujours dans le vide. Après un échange de regards avec son professeur, elle donna le « la », en pressant une touche.

Les quatre mains s’élancèrent, et la musique se déploya dans la petite cabane en traversant les murs à la manière d’un gigantesque oiseau d’harmoniques. Une mesure entière s’écoula, dont Iringen et Capuche s’emplirent. Quand elle s’acheva, la jeune cantatrice inspira autant qu’elle put…Avant d’entonner la chanson que le vieux pianiste lui avait apprise, cet après-midi, pour qu’elle sache quoi chanter en guise d’appât à rêve. Elle ne l’avait pas fait depuis tellement de temps…Maintenant c’était sûr, elle ne l’oublierait plus jamais :

« Bébé, tes larmes sont des perles bien trop chères

Ton papa n’en veut pas, et si tu penses à ta mère

Sache que son amour ne s’achèterait pas

Elle te l’aurait offert, si elle était encore là

Ce n’est pas un remède que je te propose

Juste un moyen pour toi d’appuyer sur la pause

Laisse tes chagrins briller, comm’ des bijoux au fond des yeux

Ne les donne à personne : ils sont plus que précieux

Si maman te manque, prend un peu de ses souvenirs

Si papa rentre tard,  pense fort à son sourire

Réinvente-les, tous deux, tu pourras retoucher

Quand tu veux, les portraits que tu auras imaginés

Raconte-toi, dis-moi, qu’est-ce que tu as dessiné

Emmène-moi où tu vas, lorsque je dois m’en aller

Apprends-moi tes images, que je continue à chanter

Pour que jamais plus, jamais, je ne te revoie pleurer »

 

La berceuse fit vrombir la brave machine, qui souffla comme un bœuf en faisant frémir ses boulons. Lentement…Poussivement, les aiguilles consentirent à se mettre en mouvement afin d’indiquer les coordonnées attendues. A l’émerveillement d’Iringen, le tableau de bord s’alluma à nouveau.

Il se précipita sur les bols. Le foyer incandescent de l’imposante Pointrilleuse avait déjà été allumé au préalable par les bons soins de Capuche.

Sur le piano, les souvenirs broyés de Dÿns firent tomber un petit rond mouillé sur les touches. En écho, il entendait une autre voix, une voix grave. Une voix d’homme, qui chantait cette chanson, au fond de sa mémoire. Une voix qui chantait pour l’endormir, il y a longtemps…

Un crépitement d’enfer se fit entendre. Au-dehors, des bruits résonnèrent, mais l’angoisse ne devait pas les interrompre. La machine mugit, s’essouffla, le feu multiplia ses flammes et…

BAOUM

Une détonation effroyable fit trembler les murs.

Capuche cessa de chanter et se pressa contre la fenêtre pour regarder le ciel…Avec difficulté, elle dut s’y reprendre à plusieurs fois avant de réussir à bafouiller finalement :

_ Ça y est. Il est parti…Il est parti.»

Tous se regardèrent, l’air béat, de grands sourires muets étalés sur leurs figures.

Ça remarchait.

Ils avaient réussi.

Bientôt, tout allait finir.

Ça pouvait finir…Dès qu’ils en auraient envoyé assez, tout allait pouvoir redevenir comme avant…

Une petite voix flûtée les sortit de leur mutisme :

_ On joue plus ? »

Les sourires s’élargirent, Capuche laissa même échapper un rire en entendant la question d’Anise. Le vieux pianiste se tourna vers elle, acquiesça, puis retroussa ses manches.  Il eût un regard vers son fils, qui éleva ses mains toujours tremblotantes jusqu’au piano. Un sourire furtif, affaibli, lui effleura la bouche. Son père attendrit son regard. Derrière eux, Iringen se mit à préparer un autre rêve, approuvant sans rien dire l’impatience de la fillette.

Cette nuit-là, le Service D va perdre son influence. Il devra rendre aux rêves leur droit de passage vers le subconscient et retourner à son quartier général. Il reviendra peut-être, mais pour l’heure, il doit renforcer ses unités près de la Raison, son carburant naturel. Pour combien de temps…Impossible à savoir.

*****

            « L’Enfer, ce n’est pas les autres, définitivement.

Il n’y a qu’en s’imposant des règles sans réfléchir, ou en se complaisant dans la douleur qu’on s’empêche de vivre. Pour une raison X ou Y, par « prudence », on se convainc de renoncer. On laisse le temps passer en se trouvant des raisons de le remplir,  et dès qu’il est trop tard, on utilise le prétexte qu’il n’y a plus de place pour les rêves.

Sans rêves, c’est ça, l’Enfer. L’Enfer, ce n’est pas un cauchemar. Un cauchemar c’est encore quelque chose. C’est le vide, l’impossibilité d’échapper au réel, de voir autre chose que lui, même d’autres versions de lui-même .

Sans rêves, il n’y a plus rien pour faire briller ses yeux, pour panser une claque de réalité, pour aller quelque part lorsqu’on n’a plus d’idée. Il n’y a plus non plus de toutes ces choses déraisonnables qui rendent fou, heureux, à vif et perdu à la fois. Sans rêves il n’y a plus de jours, juste du temps qui passe. En cas de chagrin, il n’y a plus moyen de croire, de se battre pour atteindre la guérison…Ça aussi, ça tient du rêve. On imagine tellement, lorsqu’on essaie d’avancer.

Sans rêves, il y a une vie, brute. Factuelle. Plus moyen de s’en distraire. De la transformer. Un univers de raison pure, sans objet d’analyse. C’est aussi le désespoir. Et si son contraire ne suffit pas à « faire vivre », il reste l’une des rares forces à pouvoir défier le réel… »

Iringen »

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