Cette nouvelle a sans doute besoin d’un peu de remaniement – elle risque d’évoluer rapidement ici. A l’époque, la contrainte qu’on m’avait imposée était de rendre hommage à plusieurs genres littéraires dans le même texte. Il a donc fallu que j’invente une circonstance où ça pouvait être cohérent…Elle sera retravaillée sous peu, depuis le temps, j’ai pu affiner un peu mes armes. Mais elle était le premier volet d’un triptyque que je n’ai pas encore fini, alors je ne peux pas publier le troisième volet – c’est le seul qui manque – sans commencer par le début. Alors, même un peu hésitante, j’espère qu’elle vous fera voyager un peu…

Musique !

Si, si : si vous voulez des idées à écouter en lisant, voilà celles qui ont inspiré ce texte :

  • Bette Midler – The Rose
  • Cab Calloway – Minnie the Moocher
  • Final Fantasy : Crystal Chronicles – Kazenone
  • Le Roi et l’Oiseau OST – La marche nuptiale
  • Secret of Mana OST – A bell is tolling, Ice Palace
  • Metroid Prime OST – Prologue
  • Tales of Symphonia OST – On the very Edge !
  • Tales of Symphonia OST – Harmony
  • The Legend of Zedla : Twilight Princess – Deku Toad

Ils sont dans le « désordre »…A vous de les placer là où vous le souhaitez. Et si vous trouvez d’autres chansons, morceaux, airs qui vous semblent ajouter la voix que vous entendez en lisant ce texte, dites-le moi dans les commentaires, que j’écoute à travers vos oreilles…

Allez, on y va maintenant.

Ouverture :

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« « Ils seront en retard cette fois-ci. »

Iringen soupira et laissa son regard errer à travers la vitre brouillée. Derrière la fenêtre, ses yeux dessinaient au milieu des flocons une chorégraphie perdue dans les frémissements du vent. Rien à faire, résolument il ne parviendrait jamais à les attraper à temps. Il aurait dû commencer à avoir l’habitude de cet aléa chronique concernant à la ponctualité de ses fournisseurs. Depuis le temps qu’il les connaissait, ils n’auraient plus dû avoir de secrets pour lui : à chaque retour dans son atelier,  il les avait étudiés pendant qu’il officiait ; parfois aussi fasciné qu’effrayé. En vain pourtant, il tentait encore de comprendre leur fonctionnement qui immanquablement lui échappait, un impromptu par-ci, un n’importe quoi par là. De fait, inutile de chercher à anticiper : ils n’affectionnaient rien de plus que de le faire tourner en bourrique. Leurs comportements, leurs langages n’avaient jamais fini de le prendre au dépourvu. Mais le jeune artisan n’abandonnait pas : plus ses insaisissables partenaires le perturbaient, plus leurs mystères l’attiraient comme un vide mangeur d’étoiles.

La neige s’étala devant lui lorsqu’il sentit les larmes d’un long bâillement lui monter au coin des yeux. Malgré tout, il s’autorisa un sourire. Non seulement ils se permettaient de le faire attendre, mais en plus en l’empêchant de dormir. La courtoisie n’était pas leur fort, le protocole en général ne rentrait d’ailleurs pas dans leurs affections. Rien de limité, que de liberté : impossible de les tenir et inutile de les réprimander. De toute manière, ils ne comprenaient pas les mots qu’il leur disait. C’était sans doute ce qui le peinait le plus, au-delà de l’incapacité fatale qu’il avait d’assimiler complètement leur logique : l’absence totale de communication possible entre eux. Rien ne l’aurait rendu plus heureux que de pouvoir échanger avec eux, de pouvoir discuter, rire et se disputer avec ces enfants de la nuit. Il savait bien que c’était impossible, ils ne pouvaient pas se répondre, ne pouvaient même pas se toucher…Ou si peu. Cette pensée lui serra le cœur, et il passa un revers de mitaine sur son visage, juste au bon moment, car une demi-seconde à peine après :

            « Ils arrivent au compte-goutte. Ça va être la dèche de les avoir tous en même temps ce soir. »

Nouveau sourire à l’écoute de cette petite voix fripée qui le réchauffait si bien. Depuis qu’il l’avait ramassée sous la pluie devant l’église, cette fillette n’avait jamais cessé de mettre plus de cœur aux ouvrages qu’il lui confiait. Dotée d’une tessiture prodigieuse, elle s’était tout de suite créé un rôle devenu déterminant pour l’aider dans son travail. La demoiselle n’était jamais à court d’idées farfelues, toujours prête à un nouveau plan plus ou moins bancal pourvu qu’il fasse briller les yeux de son sauveur. La reconnaissance immodérée qu’elle lui portait lui faisait régulièrement écarquiller les yeux quand il l’entrapercevait au détour d’une action quelconque. Mais plus encore que de l’avoir tirée du torrent qui la noyait, perdue sur les marches gluantes, rien ne lui était plus cher que d’avoir obtenu ce soir-là un nom. Inspiration relative, après tout. Sans réfléchir de beaucoup au moment où il s’était penché sur le petit nid noir d’où dépassait son museau, ses prunelles luisant au fond du sweat-shirt, il n’avait jamais fait que sourire une fois de plus avant de la baptiser…Elle ne l’avait jamais plus quitté.

            _ Ne te bile pas, Capuche. Peu importe que nous les ayons tous, on en ratera forcément. Il y en a trop pour contenter tout le monde.

            _ Ça m’énerve. Chaque fois je me dis qu’on en laisse tomber. Ils deviennent quoi après ?

            _ Je ne sais pas.

            _ Menteur. Tu sais toujours tout.

            _ Pas de gamineries, Capuche…

            _ Sur eux. Tu sais plein de trucs. Toujours.

            _ Plein, d’accord. Mais certainement pas tout.

            _ N’empêche que, quand même…

Iringen suivit du coin de l’œil la silhouette fluette s’asseoir en tailleur à côté du foyer et fronça le sourcil. Sa voix se changea en murmure :

            _ Ne t’en fais pas…Je suis certain qu’ils trouvent toujours quelqu’un.

            _ Mais c’est toi qui les guide ! Comment ils peuvent trouver sans toi ?

            _ Ils sont malins…Compte sur le Hasard. Les trois quarts du temps ils sont plutôt amis avec.

            _ Tu joues trop.

            _ Moins que toi, sourit-il à la moue boudeuse de sa petite colocataire. »

Capuche rendit les armes et un coin de sa bouche remonta malgré elle. Les jambes balancées dans le vide, elle s’apprêtait à répliquer quand son œil se figea sur la fenêtre qu’il fixait il y a quelques instants.

            _ Capuche ?

Elle posa un doigt furtif sur ses lèvres et désigna la vitre blanchie de froid d’un mouvement de tête. Il tourna la tête à son tour avant de comprendre en soufflant, à peine audible :

            _ Ils arrivent… »

D’instinct, les deux acolytes se mirent en mouvement en même temps. Iringen se précipita vers ses outils, les fourra pêle-mêle dans son sac en se repassant mentalement tout ce qu’il pouvait oublier et laça les courroies avec des gestes secs. Elle, déjà emmitouflée dans son éternel sweat, desserra son écharpe et frotta sa gorge, les doigts tremblants à l’idée de ne pas pouvoir chanter ce soir. Ils échangèrent encore un coup d’œil. Dans leurs regards entremêlés la panique et l’excitation se rencontraient avec la même force. D’un commun élan, ils s’élancèrent vers la porte que Capuche ouvrit d’un coup de pied avant de bondir au milieu du passage dans la poudreuse. Second sorti, il attrapa la poignée et claqua le panneau dont les charnières gémirent. Il la rejoignit sur la route, puis tous deux s’immobilisèrent.

Ils les entendaient.

Leurs litanies contraires s’entrelaçaient dans leurs oreilles en résonnant contre les parois de leurs crânes, diffusées dans les courants d’hiver comme des chants de fantômes. L’atmosphère délirante et sourde s’enroulait autour d’eux en embuant leurs repères, la mosaïque des échos effaçait déjà  la peur qui les habitait dans l’atelier pour laisser monter dans leurs corps la fièvre de la course. Leurs souffles changèrent de rythme, les mains d’Iringen se crispèrent sur la bandoulière de son sac quand Capuche eut une inspiration plus profonde que les autres.

Maintenant.

La petite fille s’avança, les yeux clos, vers le mur couvert de neige qui lui faisait face et s’arrêta un instant. Les veines battantes sous sa peau tendue, elle fléchit les genoux avant de sauter pour s’accrocher à une pierre saillante qui écorcha ses doigts tièdes. Elle s’acharna sur la paroi trop humide, encore glacée de neige pas tout à fait fondue et se tordit comme un singe pour chercher des appuis ou en inventer d’autres au milieu du mur. Mais elle tenait bon, obstinée : raclant ses semelles contre les pierres, forçant ses muscles contractés à l’emmener plus haut, elle batailla tant et si bien qu’elle parvint à saisir la gouttière du toit en surplomb, et se hissa dans un ultime effort jusqu’aux tuiles trempées.

Une fois juchée sur son nouveau perchoir, elle s’agenouilla un moment, suffoquée par cet effort malvenu pour son corps roidi par le vent polaire qui battait la ville. Elle récupéra lentement, jusqu’à trouver en elle assez de force pour se redresser sur ses jambes, dressée sur son toit, affrontant l’air glacial de toute sa témérité de gamine espiègle. Elle huma de larges goulées gelées, remplit sa poitrine autant que faire se put avant de bloquer son souffle.

Alors seulement, elle tint sa tête droite, prit une dernière inspiration, et piquée dans l’hiver libéra sa fabuleuse voix.

En bas, Iringen tressaillit aux premières notes. Froissée comme un papier de bonbon lorsqu’elle ne chantait pas, la voix de Capuche se transformait en oiseau d’argent dès qu’elle changeait d’octave. Virevoltante ou planante, étincelante ou voilée, ce bijou fondu dans sa gorge prenait toutes les nuances possibles, comme exposé à la lueur d’un arc-en-ciel. Autour d’elle, les bourrasques agressives s’emparaient voracement des notes échappées de sa bouche pour les disperser, les couler dans les boulevards, les faire pleuvoir sur la ville comme une nuée de paillettes invisibles.

Bercé par la sonate extraordinaire que Capuche inventait ce soir-là, son partenaire fut tiré de sa transe par le chuchotement jaloux qui suivit les premiers accords de la fillette. De nouveau en alerte, tendu jusqu’à la racine du cœur, il secoua la tête pour rassembler ses esprits déjà éparpillés parmi les variations musicales alentour.

En réaction face aux éclats de ciel créés par la jeune cantatrice, ses proies tant attendues se ruèrent dans tous les sens autour des courants venteux balayant la ruelle. Leurs sifflements verts d’envie déchirèrent l’air tandis qu’elles se rapprochaient du toit, à toute vitesse. Le courageux artisan serra les poings et les paupières jusqu’à presque les fendre. Son cœur manquait à chaque seconde de briser ses côtes tant l’angoisse lui nouait la poitrine : il ne pouvait pas se permettre d’erreur, ou Capuche perdait à jamais l’usage de sa voix.

Progressivement, le vide emplit sa tête. Bientôt l’unique brume du néant conscient s’empara de ses neurones, anesthésiés, qui ne percevaient plus aucun bruit alentour. Ses pensées moururent, ses sensations s’ouatèrent, Iringen se détachait du temps et de ce lieu en en abandonnant même l’image mentale. Il n’y avait guère que ce moyen pour le voir :

Le Mur de l’Inconscient.

Face à son ennemi, le jeune homme laissa son corps empli de volutes mémorielles bouger seul,  aimanté par les soupirs qui fusaient autour de lui. Prisonnier de l’imposante cloison qu’il voyait derrière ses paupières closes, sa partie morte, endormie, se débattait comme une Diablesse pour happer ces immatérielles denrées. Il prit son envol, sauta en dégainant ses gants à pointes pour fendre les vents durs de neige et éventrer la première qui s’élança dans sa tête vide, affamée. Sa proie se ficha dans son esprit grand ouvert, et explosa à l’intérieur en prenant le plus de place possible.

A partir de là, Iringen savait qu’il n’avait plus qu’à attendre.

Ainsi se répandit-elle en lui, et lui ouvrit son langage :

            « Je t’en prie, chérie. Les petites poules bien gaulées dans ton genre, ça rapporte. Pour toi c’est gratis… »

Le barman me jeta un clin d’œil suintant le sous-entendu avant de s’en retourner vers ses clients. Pas de bol, Bébé. A mon avis trop cher pour toi. Il y a quelques mois je lui aurais foutu une gifle pour une phrase du genre. Sauf que mon orgueil avait fini par tomber le soir où l’une des petites frappes qui m’attend au coin des Halles s’était écroulée sous la baffe mais avait trouvé le temps de me lancer :

            _ C’est ça, casse-toi, pouffiasse ! Tu peux faire la fière, t’es jamais rien qu’une pute ! »

Ce petit con disait vrai. Qu’est-ce que je pouvais répondre ? De quoi je pouvais être fière ? Mon fric, je le gagne pas avec mes méninges. Au contraire. C’est même le premier truc que j’éteins quand je me retrouve avec un client : ne pas réfléchir, ne pas regarder, ne surtout pas penser à ce que tu es en train de faire. Le danger, c’est le masque. En vrai je suis Elizabeth Frengier, 27 ans, ancienne étudiante en littérature comparée à Panthéon-Sorbonne. Devant eux je m’appelle Lizie, Liz, Eliz…Mon âge ils s’en foutent et le reste aussi.

Je commence à en avoir ma claque de poirauter là-dedans. Le bar tranche au milieu de la nuit, trois clampins dispersés vautrés sur le comptoir, les murs trop clairs qui crachent la lumière trop crue de l’ampoule au plafond, et la porte du fond si jaune qu’elle a l’air de vouloir dénoncer un Juif. Tout ça me flanque un mal de crâne qui me fait plisser les paupières…Mais qu’il se dépêche, bon sang. Qu’on sorte d’ici même si c’est pour  me défoncer contre un mur dans la rue d’à côté, au moins pour arrêter ma tête de se fendre en huit…

C’est pile ce moment qu’un  quidam X choisit pour pousser la porte du bar. La main moite et l’œil en vibrato, il est sur les rangs pour l’adultère banal. Il s’approche de mon comptoir en triturant son col, la sueur au nez mais la pupille déjà logée dans le creux de mon décolleté. Je vide mon verre sans conviction et prépare mon entrée en matière.

Sauf qu’au lieu de m’adresser la parole, le mec se pose à côté de de moi et se tait. Rien. Pas un mot, pas un souffle, même pas un signe de la main. Là c’est à mon tour de lorgner dans sa direction, j’essaye de zieuter sous son feutre pour saisir un regard, une expression, quelque chose…Rien. On dirait que s’être accoudé là l’a brusquement complètement décompressé. Plus un geste, plus une marque d’angoisse. Vraiment étrange…

L’heure tourne, et la pêche ne mord pas ce soir. A vrai dire, je sens que je ne suis pas dedans.  Je rentre plus dans mon personnage, il me tombe du visage sans que je sache pourquoi. Enfin non, je crois que sais. Je sais que c’est à cause de ce mec. Parce que qu’il est toujours là ! A côté de moi, juste là. Il n’a pas fait un début de mouvement depuis son arrivée dans le pub. Rien. Et ce crétin de barman qui d’habitude est toujours en branle ne lui a même pas demandé ce qu’il voulait…Comme s’il ne le voyait pas.

Je commence à le trouver louche, ce type. Pas que je panique, mais presque. Plus mes yeux zigzaguent entre les clients qui s’égrènent petit à petit, plus l’impression se confirme : personne ne lui a jeté un coup d’œil de toute la soirée. Le barman est même revenu me gonfler plusieurs fois sans lui adresser la parole. Je vais quand même pas lui demander si je suis bien la seule à le voir ! C’est un coup à ce qu’il essaye de me sauter dessus en me croyant bourrée. Mais alors…

Je sens mon cœur presser le battement. J’ai du mal à avaler. La présence de ce gars me cloue au bar à mesure qu’il continue de n’exister que pour moi. Et même ça, est-ce que c’est vrai ? Si je le vois, moi, pourquoi est-ce qu’il ne me parle pas ? Peut-être qu’il attend que je lui parle. Peut-être qu’il est là pour autre chose, que ça n’est pas un client…Je commence à délirer.

Une solution, je n’en vois pas quinze.

Je me tourne vers lui en rejetant la tignasse derrière mon épaule et me compose la figure la plus assurée possible, décoche un sourire à faire fondre un aide-comptable et me lance :

« Besoin d’amour, chéri… ? »

Pas de réponse.

Il n’a pas l’air de m’avoir entendue. Bouché comme un pot ou…J’ai pensé trop vite. Son cou se tord lorsqu’il tourne lentement le chef dans ma direction, en émettant un bruit bizarre assez proche du caoutchouc neuf. Il demeure quelques secondes immobiles en face de moi, qui ne sais pas quoi faire, quoi dire…Lorsqu’il relève son chapeau pour me montrer son visage et…

« Mais qu’est-ce que c’est que cette horreur ?? Au secours ! A l’aide !!! Aidez-moi, je vous en prie !!!! A l’aide !! Quelqu’un, je vous en supplie….NOOOOOOOONNN !!!!»

C’est à cet instant que le petit artisan choisit d’achever sa capture.

Précis, rapide, il enferma la dernière image derrière les mailles de son esprit et eut à peine de temps de l’empaqueter dans un recoin de mémoire lorsqu’un nouvel agresseur se précipita dans son piège. Ayant repéré ce défenseur de la voix qui les rendait fous, ses adversaires se ruaient à présent sur lui, prêt à faire front, la tête à nouveau vide, béante comme un puits noir, prêt à accueillir une nouvelle histoire.

            La jeune femme se releva d’un geste gracieux, lissa les pétales de sa jupe d’un revers de tige et cligna d’une feuille dans ma direction, lumineuse. Le sourire timide soudainement éclot sur son visage jusqu’alors refermé me fit frémir du bout du cœur, tant je craignais à présent de la froisser à nouveau. Une légère brise vint faire bruisser la plaine tendre qui chatouillait ses pieds nus, et je ne parvenais pas une seconde à détacher mon regard de l’éclat de ses yeux, bleus comme des gouttes de ciel tombées.

            «  Tu aurais dû l’avouer plus tôt, bêta… »

  Je sentis mes joues cuire.

            _ Je m’en serais voulu de te choquer.

            _ Imbécile…Rit-elle doucement ; tu es incapable de la plus petite indélicatesse…Comment aurais-tu pu ?

            _ Tu t’es déjà fanée trop de fois dans des cœurs indignes.

            _ Que de mots officiels. Je ne suis pas si solennelle.

            _ Mais tu es fragile…

            _ Pas en sucre ! Dieu merci ! Vu le nombre de larmes qu’on me verse dessus…

            _ Ça devrait te nourrir, non ?

            _ D’une certaine façon…Je n’existerais pas sans tragédie.

            _ J’ignorais que tu ressemblais tant à une plante…

            _ Je n’apparais toujours ainsi. Tu me vois comme ça parce que telle est ta nature.

            _ Et tu as son visage…

            _ C’est dans son image que j’ai poussé pour toi.

            _ J’aurais dû m’y attendre…

            _ Tu le regrettes ?

            _ Pas un instant.

            _ Tant mieux… »

Elle baissa les ombrelles vertes soulevées sur ses yeux pour demeurer silencieuse dans le vent conspirateur qui l’avait révélée à moi au milieu de la  nuit. Je m’étais déjà bien entendu donner ce surnom ridicule de « romantique et fleur bleue » quant à mon opinion sur la question Amour, mais de là à imaginer qu’il se vérifiait à ce point…J’en avais quand même l’allégorie peinte devant mon nez. Je le savais bien moi, qu’elle avait quelque chose de différent…Et c’est dans son souvenir que la fleur bleue avait fini par germer. Enfin, je la voyais.

Soudain, sans que je l’eusse vue remuer les lèvres, j’entendis sa voix murmurer autour de moi :

«   Chante encore la musique que tu pensais pour elle… »

J’inspirai profondément, refermais les yeux et quand vint le souffle de mots, j’improvisais :

            _ Femme déguenillée, fille nue de silence

Des cauchemars brouillés forment pour toi l’essence

De tes rêveries grises et de tes pas perdus

Pour qui seul d’aventure t’aura entraperçue   

 

Ne pourra se douter derrière tes mains sales

Des étoiles cassées bien cachées sous tes voiles

Dont tu presses longtemps les morceaux ciselés

Contre ton cœur-moineau, pépiant affolé

 

Par les bruits qui toujours dans la rue t’assourdissent

Les chaussures des passants, qui t’éclaboussent et glissent

Sur la boue devant toi sans t’avoir remarquée

 

Si tu le voulais bien, je raccommoderai  

Des fragments de lueurs que tu gardes secrets

Mais accepterais-tu de me laisser t’aimer… »

            Iringen ne put s’empêcher de sourire lorsqu’il captura délicatement celui-ci encore, mais n’eut guère le temps de souffler : un troisième s’attaqua à son néant interne avec plus de bellicisme qu’un chaton à une pelote de laine.

Trente-quatre. Trente-six. Trente-huit. Quarante. Quarante-deux.

Les paquets de chiffres défilaient sur le tapis roulant en face d’elle, qui les prenait mécaniquement pour les empaqueter, bien condensés dans leurs cartons hideux. Autour, les rideaux numériques ondoyaient  sur les murs comme des cascades aux couleurs de néon. Au fond, le vacarme des turbines servait de musique d’ambiance aux ouvrières qui inlassablement triaient, rassemblaient, repassaient, tressaient, tordaient, liaient les chiffres en longues queues indénombrables toujours plus infinies. Son fichu de plastique bien vissé à la tête, les gants collés par la sueur d’angoisse, la petite femme continuait son ouvrage sans se poser de questions, comme elle avait depuis longtemps appris à le faire. Les chaînes se tortillaient à mesure qu’elles s’allongeaient autour d’elle, sans qu’elle y prête attention. Ni elle, ni ses compagnes de travail ne levaient les yeux de leur poste tandis que les nombres impossibles grandissaient, nourris de leurs mains.

A force de s’étirer, ils finissaient d’ailleurs par être à l’étroit. Ils commençaient à se recroqueviller contre les murs en dégoulinant jusqu’au sol, en balayant leurs pieds au passage, sans arriver toujours à les déconcentrer. Ils serpentaient autour des énormes tisseuses mécaniques, des matriculatrices dénombreuses, des calculettes géantes en s’enroulant autour des poignées en flottant presque sur leur matière froide.

Mais la colonie continuait d’enchaîner ses mouvements d’automate sans se préoccuper de leur comportement.

Pourtant, leur efficacité méthodique rendait leurs produits si longs qu’ils en formèrent plusieurs anneaux, ligotés au lieu de leur fabrication. Au fond de la pièce, sur l’immense paroi où s’encastrait la portée d’entrée, les queues numériques s’empilaient à une allure vertigineuse en un ruban aveuglant, obstruant l’accès à la sortie. Ce ruban lui-même finit par buter contre le plafond. Il se recourba vite, en forme de demi-dôme, un immense demi-dôme, croulant sous son poids chiffré dont tombaient de temps à autre un ou deux impairs au milieu des petites mains qui les avaient accommodés là-dedans. Aucun mouvement toujours de celles-ci, elles ne paraissaient toujours pas s’en apercevoir.

Lui continua de vrombir, colossal, grouillant dans les encoignures de  l’usine en formant une conque, peu à peu moins incomplète. Il ruisselait sur les murs, envahissait le plafond, coulait par terre en marée montante jusqu’à la taille des employées. Le monstre mathématique noyait la pièce sous les algorithmes sans que personne ne réagisse.

Puis soudain, un bruit.

Un bruit sourd, puis un brusque craquement. La voûte infinie s’effondra littéralement sur l’outillage et ses utilisatrices tandis que ses vagues les ensevelissaient. Une bouillie infâme de nombres écrasés les uns contre les autres ne fit bientôt de la salle plus qu’une tâche mouvante de couleur artificielle. Tous les chiffres se rentraient dedans, ruinant le travail de lourdes journées acharnées, déchiraient leurs additions et se divisaient sans même prendre la peine de faire attention aux décimales.

Lorsque le mouvement chaotique cessa, un silence mortuaire régna sur le charnier arithmétique ambiant.

Petit à petit, les rayons de lune que filtraient les lucarnes, seules sources de lumière, dissipèrent très lentement les restes du carnage. Sous les cadavres gâchés des nombres, les machines n’avaient pas bougé. Le sol ne présentait pas une tache. Rien de cassé, ni d’endommagé.

Pas une seule trace des ouvrières.

Au retour du soleil, une sirène stridente retentit à l’extérieur. La double porte de fer s’ouvrit en grinçant de lourdeur, et une nouvelle procession de chiffreuses défila jusqu’à son poste d’un pas morne et pesant, l’œil déjà éteint.

Quand la porte se referma, les machines se remirent à tourner.

Un frémissement de dégoût accompagna les pensées d’Iringen quand il eut fini de capturer celui-ci. Dieu savait qui pouvait à ce point être hanté par les maths. Pas le temps de se poser la question : d’autres attendaient, et de pied ferme.

Entrée furieuse d’une jeune femme vêtue d’une tenue ridicule, assez proche d’un costume traditionnel bavarois agrémenté d’un soupçon de veuvage corse. Elle est suivie d’un vieil homme, drapé dans une sorte de toge sombre et ceinturé d’une corde violette, l’air las et exaspéré. Elle vitupère :

« Je te dis que c’est non, que tu n’y comprends rien !

            _ Comment le saurais-tu ? Tu le connais si bien ?

            _ Interrogation couarde, je n’y répondrais pas.

            _ Lâche ! Dis-le plutôt, que tu ne le peux pas.

            _ Ca ! Comment oses-tu ? Tu ne manques pas d’air !

            _ J’en supporte mieux ton fichu caractère.

            _ Impertinent sénile, tu me…

                                                           _ Je te quoi ?

            _ Ah ! Ne me coupe pas !

                                                           _ Comme tu le voudras.

            _ Tu es…

                                   _ Quoi ?

                                                           _ Tais-toi donc !

                                                                                              _ Mais j’attends la sentence.

            _ Eh bien attends-la donc, mais attends en silence !

            _ Tu perds ton temps, là n’est pas le sujet du jour.

            _ Oh, j’eusse préféré que tu fusses né sourd…

Elle s’appuie sur une étagère, l’air de capituler face à la patience calmement consternée de l’aïeul. Il attend quelques minutes avant de se rapprocher discrètement d’elle d’un ou deux pas et lui glisse sur un ton plus modéré :

            _ Je comprends ton chagrin, j’ai expérimenté.

            _ Trouver un homme au lit, avec une traînée ?

            Un homme qui deux jours avant t’a épousé ?

            T’a fait mille promesses de fidélité

            Pour que tu le surprennes, l’œil en feu, dénudé

            Et lui sans gêne aucune, de te dire de sortir

            De la chambre où gisent de brûlants souvenirs

            Tous droits venus des bras qui t’y ont enserrée ?

            Ces mêmes bras qui là, viennent de t’y tromper ?

            _ A peu de choses près.

                                               _ Tu mens, c’est impossible.

            _ Non, ma première femme

                                               _ Quoi ! Ta première cible !

            _ Je n’ai pas supporté.

                                               _ Et tu l’as poignardée…

            _ Non. Pas assez discret. Je l’ai empoisonnée.

            _ Si je t’en demandais, pourrais-tu m’en prêter ?

            _ Prêter quoi ?

                                   _ Du poison.

                                                           _ Pour lui ?

                                                                                  _ Sinon qui ?

            _ Vraiment ? Sans hésiter ?

                                                           _ Je le hais. C’est fini.

            _ Soit. Je t’y aiderai même si tu le désires.

            _ Tu le ferais vraiment ?

                                               _ Tu n’as qu’un mot à dire.

Le visage de la femme devient resplendissant, elle se jette au cou du vieil homme qui vacille et la prend finalement dans ses bras. Tableau : elle pendue à son cou, il lui tapote tendrement la tête avec une mine paternelle, l’éclairage prend une teinte plus chaleureuse, intimiste, familiale.

« Je ne veux pas savoir à qui appartient celui-là.»

Le jeune garçon savait que la nuit allait durer longtemps encore…S’il commençait déjà à s’appesantir sur les bizarreries qu’il pouvait croiser, il n’avait pas fini de souffrir. Titubant, il tâcha de reprendre contenance à mesure que ses prises se multipliaient dans sa tête…

Juste un coup de pinceau sur une lisière fraîche, d’où jaillit par hasard une route sèche et grise. Une frange de feu qui borde la chaussée ajoute à l’atmosphère suffocante d’une station-service, où poussent trois pompes écarlates en compagnie d’une maisonnette, occupée à accoucher par le toit d’une curieuse excroissance similaire à sa mère.  Au milieu de tout cela, de ce coin de nature où s’est invitée la technique, rien qu’un silence éclatant de couleurs, rien qu’un néant envahi par l’été.

Sans nul doute un hommage à Edward Hopper.

Ce dernier qui l’assaillit fut sans conteste le plus étrange. Mais le pauvre garçon n’eut pas le loisir de s’interroger sur le sujet tant la fatigue qui lui vidait les neurones pesait sur son esprit dans son corps. Alors que le dernier assaut finissait enfin, il tomba à genoux dans la neige, à bout de souffle, coiffé d’une migraine à lui fissurer les tempes.

Ce ne fut que lorsqu’il sentit la petite main fraîche de Capuche sur frotter le front qu’il réalisa qu’il s’était évanoui. En papillonnant des yeux avec hésitation, il finit par reconnaître la rue et le visage inquiet de la fillette penchée sur lui, le sourcil froncé. Il eut un pâle sourire.

            « Nombreux, cette fois-ci, tu ne trouves pas ?

_ Tu m’as fait une frousse bleue, espèce d’abruti ! J’ai cru que tu allais y passer…Fais gaffe, bon sang ! Sans toi moi je fais comment ?

_ Peu importe, coupa-t-il, l’essentiel, c’est qu’ils n’aient pas eu le temps de te toucher…

_ J’avoue qu’ils étaient agressifs, pour le coup.

_ Il faut dire que tu as merveilleusement bien chanté… »

Les joues de Capuche s’empourprèrent et le sourire de son compagnon s’élargit tandis qu’il se relevait en s’appuyant contre le mur voisin. Ils échangèrent un regard unanime : tout était loin d’être fini. Le plus fastidieux restait à faire, et des gens avaient encore besoin d’eux.

Aidé de son mur, Iringen tituba jusqu’à la porte de l’atelier qu’il ouvrit tant bien que mal, avant de marcher d’un pas qu’il voulait décidé vers son établi. Capuche se précipita vers la cheminée qu’elle s’empressa d’éteindre à grand renfort de neige amassée à travers la porte encore ouverte. Courbé à sa table, l’artisan savait ce qu’il avait à faire.

Heureusement, il n’avait pas eu besoin de sa sacoche ce soir-là. Si en plus un combat avait été nécessaire, il n’aurait pas été sûr de pouvoir livrer. Il l’ouvrit, et en sortit une pince dorée, à bouts plats, qu’il appliqua contre son front en ferma à nouveau les yeux.

Dans sa tête, il sélectionna avec soin sa première prise, l’engloba toute entière dans un filet de mémoire avant de presser l’outil contre sa peau, pour en extirper un voile moucheté de couleurs inconnues qu’il déposa avec précautions dans un bol de cuivre. Evidemment, une fois de plus, le voyage et la prise, additionnés au contact écrasant des autres proies qu’il avait attrapées ce soir l’avaient endommagé : il luisait faiblement, comme à bout de souffle, palpitant timidement dans le récipient. Iringen eut un sourire attendri avant de saisir l’un de ses pinceaux et fit signe à Capuche de préparer sa palette. La petite s’exécuta le plus vite qu’elle put, amena prestement avec elle les tubes de couleurs.

Avec mille précautions, le jeune artiste prit un peu de rouge sombre pour rendre à sa victime un peu de son carmin ravageur, puis un peu de gris pour en traduire le climat désaxé. Par infimes touches, il rendit peu à peu à sa toile improvisée les tons qu’elle lui avait offerts au moment de sa capture. Encore une fois, un pincement lui serra le cœur en regardant ses soubresauts, toujours mélancolique de ne pouvoir lui parler…Mais il pouvait toujours la soigner. Leur jeu de guerre s’était une fois de plus soldé par la défaite de ses partenaires, et il ne pouvait plus que leur montrer qu’il ne leur voulait pas de mal. La partie s’achevait, commençait le dialogue muet, qu’il aurait tant souhaité plus long, plus fort…Pourtant il allait devoir les laisser repartir ce soir encore. Il détailla sa prise avec douceur, et seulement lorsqu’il fut tout à fait certain qu’elle était pareille à sa splendeur d’antan, il écarta le bol pour procéder à la même opération avec sa prise suivante. Cette fois-ci, il dut aussi sortir de petits fils de cuivre afin de lui redonner la forme florale qu’elle avait perdu entre temps, et repasser par-dessus une couche de bleu profond, céleste…

Dieu sait combien de temps il passa à tous les retoucher sous l’étroite surveillance fascinée de Capuche, mais quand il eût terminé, une foule de bols remplis à ras bord de tableaux mouvants miniatures garnissait le plan de travail. Il contempla l’ensemble, avec un soupçon de fierté. Voilà. Là il aurait voulu continuer à les garder. Combien de fois ne les avait-il pas observés quand il en avait eu le temps, les rares soirs où  ils avaient péché d’avance, pour essayer de comprendre les murmures discordants qu’ils répandaient chez lui ? Il les regardait vivre, exister, ressentir…Pour finalement ne plus avancer. Il vivait, mais autrement, lui. Il pouvait tout, sauf leur parler…Quelque chose lui fit perdre l’équilibre.

Capuche le tirait par la manche en indiquant une sorte d’énorme horloge fixée au mur, qui prenait presque la moitié de la pièce. Il acquiesça.

Toute la délicatesse possible concentrée dans ses mains, son assistante prit un bol au hasard et regarda Iringen se diriger vers l’imposante structure, et tirer sur une manette qui crissa de mécontentement,  probablement vexée de se faire réveiller.

            « Désolé, ma grosse…Mais on a besoin de toi ce soir. S’il te plaît, sois gentille. Aide-nous encore une fois. »

Avec un brave vrombissement, l’espèce d’horlogerie se mit en marche. A vrai dire, il ne s’agissait pas vraiment d’une horloge : elle avait un cadran, mais pourvu d’une myriade d’aiguilles qui indiquaient toutes des choses différentes, selon leur taille et selon le cercle qu’elles visaient. Certaines se limitaient à un premier cercle concentrique listant des continents, d’autres semblaient viser des chiffres, d’autres encore ne pouvaient tomber que sur deux graduations : « homme » ou « femme ». Plusieurs concernaient des nombres : dépassant la centaine, ou pas plus d’une dizaine. D’autres pouvaient choisir des noms de ville, d’autres des pays, d’autres des noms de rue…Les informations que contenait cet engin ne semblaient pas rencontrer de limite.

Au bout d’un temps relativement court, toutes les aiguilles s’arrêtèrent en même temps, chacune sur une indication précise, sans ambiguïté. Encastré dans le monument de bois garni de pièces de cuivre, de tubes de métal, de mécaniques apparentes et de rouages tordus, un écran se mit à clignoter, révélant un planisphère bistre où un point lumineux apparut comme par magie, résultant des calculs de la machine mystérieuse. Dans le bol, la petite matière commença à frétiller.

Iringen saisit l’un des tubes émergeant de la Localisatrice et tira dessus. Un long tuyau mou en sortit, qu’il étira jusqu’à le brancher dans un creux trouant la cheminée. Revenant devant la carte toujours allumée, il appuya sur un bouton et fit un signe à Capuche, qui courut presque pour jeter le contenu du bol dans l’âtre éteint.

Un grondement de tonnerre ébranla la machine de bronze. Elle se mit à bringuebaler jusqu’au bout des leviers alors que l’œuvre d’Iringen tressautait dans son nouvel habitat, bien peu stable. Soudain, un déclic retentit, et la cheminée émit un bruit sec en aspirant sa mixture, qu’on put deviner se mouvoir dans le tube de caoutchouc.

De longs grésillements envahirent les oreilles des deux acolytes qui en serrèrent les dents. Mais après quelques minutes de supplice sonore, une détonation explosa au-dessus de leurs têtes…Et le silence paisible de l’atelier revint.

Immédiatement, Capuche sauta d’un bond à la fenêtre et colla le nez contre la vitre. A travers le ciel tacheté de neige, elle devina une traînée de couleurs fluide disparaissant au loin, en laissant derrière elle une trace fantomatique. Ses yeux d’enfant scintillèrent quand elle perdit sa trace tout à fait.

            « Il est parti, celui-là, c’est bon. »

Iringen hocha la tête, avec malgré tout un soupçon de regret, et le manège recommença. Nouveau bol, nouveau calcul, nouveau point, nouveau vacarme et nouveau décollage. Encore et encore, jusqu’au bout : ils devaient tous retrouver leur propriétaire.

La nuit entière passa sous leurs nez sans qu’ils s’en aperçoivent, et une fois le dernier envolé, ils s’écroulèrent d’un seul homme sans se concerter, ni comprendre ce qui leur arrivait.

Sans prendre le temps de se féliciter, tous deux s’endormirent comme des bébés chacun dans un coin de la pièce : Capuche lovée près de la cheminée, et son comparse contre la machine.

            Heureusement qu’ils dorment, car ils ont besoin de forces pour recommencer la nuit prochaine.

Sans eux, jamais tous ces sauvages échappés de l’Inconscient ne pourraient descendre tous les soirs jusqu’à la Terre dans les sommeils humains…Ils devront encore attirer leurs proies afin de les amener jusqu’à ceux qui les cherchent, et qui en ont besoin. Eux de même, sans sommeils où exister, que deviendraient-ils ? Ils se perdraient, erraient on ne sait où, et disparaîtraient, dilués dans l’oubli. C’est pourquoi ensemble, cet artisan  des merveilles et sa petite fée chanteuse  veillent à en attraper le plus possible, pour les sauver tous, ou au moins la majeure partie. Sans pouvoir les comprendre : eux ne les éprouvent pas, ne les connaissent pas. Ils peuvent les toucher, leur rendre leur beauté ou leur horreur, tels qu’ils les ont capturés…Mais jamais ils n’en auront rien que pour eux. Néanmoins, ils continuent. Ce spectacle demeure bien trop unique pour y renoncer. Libérés du froid de la Conscience, ils peuvent les récupérer. Là seulement, ils pourront les donner…

Ce soir-là encore, bien que le Mur ait été plus dur à franchir, même s’ils ont été en retard, ils ont réussi.

Ce soir-là encore, la Terre va divaguer. Cauchemarder. Dormir, sans forcément se reposer. Les Inconsciences vont révéler ce qui n’est pas assumé, ce qui ne doit, ne peut pas se montrer en vrai. Les peurs s’exorciseront, les interdits tomberont en vainquant la Conscience impitoyable.

Et ce soir-là encore, les sommeils seront habités, les corps seront délaissés : les humains pour quelques heures, iront ailleurs, juste pour voir autrement, juste pour voyager…

Ce soir, ils sauront encore rêver. »

pah-cheyenne

Copyright Photo : Emil Nolde (1867-1956) – Tiefblaues Meer unter Gelb-violettem Himmel (1940)

 http://www.pourallerbien.com/cartes/deesse-de-la-lune.html

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