Les fêtes de Noël approchent à grandes bottes.

Et elles ne durent que deux jours en moyenne. Dieu merci – ou quelque nom qu’on veuille lui donner. A Dieu. Pas au merci.

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Pour les allergiques à l’anglais : « réveillez-moi quand c’est fini »

J’aurais – peut-être – adoré être quelqu’un d’original. Mais j’ai pour moi cette extrême banalité de faire partie des gens qui n’aiment pas Noël. Pire que ça même : les repas de famille des périodes de Noël.

Et là, vous pourriez croire que je n’aime pas ma famille.

Du tout.

Je l’aime, ma famille. Petite, j’aurais greffé l’intégralité de sa dentition dans la trachée de quiconque l’aurait insultée.

Mais le repas de famille, ce n’est pas la famille. Ce n’est pas « un moment spontané et sympathique à passer, entouré de gens qu’on aime autour d’une bonne table. » Ça, c’est juste la brochure.

Le repas de famille, c’est le diktat zygomatique. Le bonheur surgelé. Tout ce qu’il y a de plus répugnant comme définition du mot « convivial. »

C’est l’interminable déjeuner qui commence à 12h30 et qui se termine à 19h. C’est le préposé au vin qui est toujours en retard, et dont on dira naturellement, « qu’il est encore en retard. » Pourquoi le nommer responsable de la boisson alors qu’on sait qu’il ne sera pas à l’heure ? Parce que sinon, on pourrait commencer le repas sans lui, tiens.

Voyez ? Le repas de famille, c’est ça : c’est une mécanique de précision huilée jusqu’au micro-rouage près pour paraître « authentique et sincère », sans quoi, c’est l’explosion nucléaire. L’avalanche de non-dits et de mesquineries entretenues. Accumulés depuis des années, et peut-être même sur plusieurs générations.

C’est pour ça qu’on ne se dit jamais rien pendant les repas de famille. Rien. Non, non, vraiment rien. Tenez : si la cousine Delphine, cet été, est partie en vacances à Barcelone avec son copain pendant deux semaines au mois d’août, mettons. Elle sera là, le 25 décembre, à Noël. Et de quoi est-ce qu’elle va parler ? Eh bien des deux semaines qu’elle a passées en août à Barcelone, avec son copain, cet été, en vacances. Et il a fait chaud, dis-donc. Et François a attrapé un de ces coups de soleil, je te dis pas. Sauf que.

Tout le monde le sait.

Elle l’a dit à sa mère ? Donc, les oncles et les tantes le savent. Elle l’a posté sur Facebook, elle a mis la photo du coup de soleil de François, « #écrevisse. » Donc les plus jeunes, les cousins-cousines, le savent aussi. Elle a même envoyé une carte postale aux grands-parents. Déduction ?

Tout le monde s’en branle, des deux semaines que la cousine Delphine a passées cet été à Barcelone en vacances, parce qu’on le sait. On sait tout. Ce qu’elle aimé, pas aimé, mangé, bu, pas digéré, bronzé, marché. Mais on ne peut pas parler d’autre chose. C’est ça, un repas de famille : c’est l’état des lieux de tout ce qui a déjà eu lieu. Parler d’un sujet inconnu ? Beaucoup trop risqué, bande d’irresponsables ! Vous ne mesurez pas l’étendue du génocide affectif en perspective que ça pourrait enclencher. Ça serait partir en roue libre sur des routes dont vous ne soupçonnez pas l’irrégularité.

Et ça peut donner lieu à des ellipses narratives assez exceptionnelles : si la tante Jeanne et l’oncle Sébastien ont eu des problèmes financiers, cette année. Ils n’offriront de cadeau à personne, bien entendu. Eh bien, chacun reçoit le même débriefing : « surtout tu ne parles pas d’argent avec eux. » Difficile, vaste thème qui s’envole. Il n’y a pas plus antinomique que la famille et l’argent, pourtant les deux sont indissociables. C’est sordide. Mais Maupassant a déjà tout écrit dans ce domaine.

Le résultat, c’est que l’oncle Sébastien et la tante Jeanne, qui ne sont pas non plus les derniers des merlus, s’aperçoivent bizarrement de la disparition spontanée d’un champ lexical entier. Plus personne n’en parle, et donc plus c’est évident pour eux que tout le monde est déjà au courant. Ce qui est pire, bien pire que si quelqu’un avait fait une gaffe.

On peut toutefois se permettre des petites subtilités : du style, ne pas donner le mémo au petit dernier, de 4-5 ans. Pas plus, au-delà, ça devient suspect. Et le petit être, de s’avancer vers les deux concernés de la soirée, et de demander de sa petite voix haut-perchée dans les octaves : « pourquoi j’ai moins de cadeaux cette année ? J’ai pas été assez sage ? » Et la tante Jeanne ou l’oncle Sébastien de sourire, douloureusement, mais attendri(e) par l’innocente cruauté de cette question candide. Avant de trouver une circonlocution hors-sujet quelconque qui achèvera le petit individu dans la certitude d’être pris pour un imbécile.

Mais je vous accorde que pour prévoir ce type de revers brossé en fourchette, il faut être  au moins agrégé du repas de famille. Au moins.

Par ailleurs, à ce propos : dans toute famille, existent ces personnes qui exigent une capacité d’improvisation qui relève quasiment de l’instinct de survie. Vous savez, ces gens qui comme tous les ans, sont chargés, par exemple, d’amener la moutarde. Et qui, pour une raison totalement obscure, vont décider un jour, de changer de marque. Le résultat ne se fait pas attendre : au lieu d’un pot vide auquel tout le monde avait fait honneur, le pot va rester aux trois-quarts plein parce que la nouvelle venue sera inévitablement immangeable. Pourquoi, tudieu, pourquoi choisir de changer quelque chose qui jusque-là plaisait à tout le monde ? Si vous leur posez la question, ces gens ont une réponse incompréhensible, toujours la même : « oh bah je sais pas, je me suis dit, pour changer. »

« Pour changer. »

choque

MALHEUREUX !

Quel genre de dangereux kamikaze il faut être pour risquer de vouloir changer quoi que ça soit dans l’ossature d’un repas de famille ? Et pire, si c’est celui des fêtes de fin d’année ? On ne prend jamais un risque pareil, jamais ! C’est courir droit vers l’apocalypse généalogique ! Vers des brouilles incurables, des règlements de comptes croisés type beau-père/petite nièce/demi-oncle impossible à finir sans blessures !

Il y a des gens qu’on devrait interdire de changement à perpétuité…

Ceci étant dit.

Ce n’est pas ce qui me gêne le plus dans les repas de famille.

Pas la redite des fils d’actualité de l’année. Pas la distribution des rôles-titres que tout le monde connaît par cœur. Pas la répartition des tâches et des parties du buffet. Pas non plus les esquives de conversations malaisées auxquelles on échappe de moins en moins à mesure qu’on est recensé en tant « qu’adulte qui peut comprendre. »

Le repas de famille, c’est vous dire : « tu aimes ta famille ? Eh bien tu lui dis comme ça, et pas autrement. » La contradiction absolue avec ce que l’autre dinde chantait, entre deux corridas, vous savez. « L’enfant de Bohème », pas de lois, tout ça. Pas de règles, donc pas de conventions. Personne ne peut imposer une manière d’aimer, que ça soient ses amis, ou sa famille. Et si le repas de famille n’embête véritablement personne, il ne convient jamais vraiment à qui que ce soit. C’est l’anti-consensus. Tout le monde a ses raisons de ne pas aimer, mais « ça se fait ». Donc on le fait.

Passer cinq heures à table à éviter de s’adresser à des gens qu’on aime, et à brasser des banalités avec eux, ce n’est pas une façon d’aimer universelle. Si vous aimez votre famille, vous savez ce qui vous reste à faire. Ecrivez-lui, allez la voir à l’improviste, comme des sauvages, en plein mois de février. Organisez quelque chose avec une tante, un cousin, qui sais-je encore. Repeignez les murs de votre salon en faisant des portraits de vos cousins, créez un PowerPoint balèze pour les 90 ans de votre grand-mère, écrivez un livre dessus, faites ce qui vous ressemble le plus, personne n’a le droit d’en décider à votre place. Vous n’esquiverez pas le repas de famille – à moins d’être perdu au fin fond de la Sibérie avec une jambe cassée. Les deux jambes. Les deux jambes et un bras. Sans que ça soit une excuse pour ne pas prévenir de votre absence -; mais tout du moins, vous ne perdrez pas d’occasion de lui exprimer l’attachement que vous avez pour elle. Avec vos mots, votre technique, votre petite mécanique. Aimer, ça n’est pas si différent d’une famille : qui que ça concerne, on ne choisit pas, dans les deux cas. Et pour tout un chacun, ça produit des effets différents.

Deux jours. Deux jours, et c’est fini.

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