…et que vous êtes une femme, vous avez à votre disposition un moyen efficace de vous assurer que votre carte d’identité ne vous ment pas :

Les pages santé de magazines féminins.

C’est facile, à chaque tranche d’âge son petit dossier spécial du mois, ses points techniques, ses comparatifs, et bien sûr, ses tests psychos. Selon les sujets, s’ils ne collent pas aux vôtres, aucun doute possible : changez de magazine, vous avez passé l’âge.

Si on étudie la catégorie « 12-18 ans », soit « magazine pour ado », avec des titres incroyables du genre « Estelle Mag » – qui ? – « Starlette Hebdo » ou « Mélu-Teen »…On aura approximativement 3-4 pages dédiées à « comment se débarrasser de mon acné », « ma première épilation » pour le numéro « été », et le fameux dossier spécial du mois : « comment réaliser ton masque visage 100% maison dans…Ta cuisine ! », une démonstration magistrale de « l’humour femina magasinus.» Tout un art, difficile à maîtriser. Et naturellement, on se tutoie.

Un peu plus loin dans le calendrier, on a les 20-30 ans. « Jeune femme. » C’est-à-dire :

  • femme sportive – de préférence déjà mince –
  • qui préférera toujours un assortiment de verrines de crudités à n’importe quelle perspective de soirée pizza
  • traquant le moindre poil de son anatomie avec la méticulosité la plus impitoyable.

femina-sanita

Joie

Face à cette catégorie, on conserve le même angle d’approche qu’avec la précédente : le « beauté-santé ». Ça donne environ 3 pages de comparatifs type « comment choisir ma crème hydratante », qui se dispute la Une avec « 10 astuces pour entretenir sa ligne tout au long de la journée ». Et le dossier spécial du mois…Ça peut ressembler à quelque chose comme : « les 3 nouvelles tendances sport à tester à la rentrée entre copines ». C’est d’ailleurs par ce truchement qu’on a vu arriver la Zumba il y a quelques années – jusque dans les jardins de Matignon, d’ailleurs. Un peu avant, il y a eu l’aquabiking. Je me demande quel sera celui de 2017.

30-40 ans, ou « femme active ».

Fini la rigolade, de « beauté-santé » on passe à « santé-beauté ». Et on arrête de se tutoyer. On s’attaque à des sujets ardus : « lutter contre l’apparition des premières rides », adjoint d’un début de « lifestyle », comme « comment gérer le stress ? » Sujet pratique, puisque littéralement fourre-tout. On peut tout vanter avec ça : des « aliments détente » aux cours de yoga les plus branchés. Si elle en a le temps, la lectrice pourra également dévorer l’inévitable dossier spécial du mois « vaincre la cellulite rebelle », entre deux biscottes. Sans gluten.

A partir de 40-50 ans, la bien nommée « femme mûre » est un public plus challengeant. Le magazine ruse en abandonnant la beauté au profit d’une nouvelle caste de sujets : le « psycho-santé ». Et c’est ainsi que la femme mûre se voit traitée avec égards, on ne s’adresse plus à elle comme à une « gamine », non. On la révère, on fait appel devant elle à des thèmes graves, des angoisses profondes, on ne lui parle plus de futilités. « Accepter la ménopause. »

Comme cette femme ne s’en laisse plus conter par les lobbies divers aussi bien pharmaceutiques que cosmétiques, on esquive en invoquant les médecines alternatives et le soin de soi : « les bienfaits des huiles essentielles sur l’horloge biologique. » Partant du postulat qu’elle n’aime pas l’anglais, on passe de « lifestyle » et « cocooning » à « quotidien » et « bien-être » dans les étiquettes. Quant au dossier spécial du mois, il sera au moins une fois nécessairement consacré à « comment vivre avec le syndrome du colon irritable ».

Arrive la tranche des 50-60 ans. Celles qui vont et celles qui ont accédé dores et déjà au noble intitulé de « senior ». Là, plus la peine d’essayer de leur fourguer des kits pré-shampooing/shampooing/sur-shampooing/après-shampooing approuvé par « nos expertes ». Elles ne se feront plus avoir. Le psycho-santé devient indispensable. Et arrivent en force les articles dits « articles à effet doutant ». Ou « Dubitarticles. »

Soit l’article qui incite sa lectrice à douter – sans blague. Juste avant de tomber sur lui, tout allait pour le mieux. Et son but, c’est de répondre en substance : « en êtes-vous sûre ? » Démonstration : « assumer son âge. » Vous l’assumez ? Oui, mais est-ce que vous l’assumez vraiment ? Si l’article susdit a été écrit par quelqu’un de malin, il y aura un descriptif en italique sous l’énorme titre en gras taille 20. Deux lignes, pas plus, en caractère 16. Une définition suffisamment vague mais délimitée pour ne correspondre à rien de concret, mais d’imaginable, oui. Elle expliquera « avec des mots simples » ce que signifie cette association de trois petits mots. Et là, c’est grillé, la lectrice ne pourra pas s’empêcher de lire l’article. Un autre ? « (Re)trouver le chemin de la sérénité ». Vous avez cinq heures. Notez le petit artifice astucieux des parenthèses. L’article tape dans deux cibles : celles qui pourraient penser savoir déjà ce qu’est cette « sérénité », et les autres. Et même schéma, descriptif de la sérénité en-dessous, juste assez pour que la lectrice soit convaincue que non, elle n’est pas sereine. Alors qu’il y a de fortes chances pour qu’elle l’ait été, jusqu’à cet article.

Le dossier spécial du mois consacré devra lui aussi, faire appel à une petite subtilité : viser les sexagénaires et les futures. Facile : « Anticiper et profiter de sa retraite. » Un titre, deux touches. Grâce à deux infinitifs. Brillant.

C’est aussi à partir de cette classe de femmes qu’on voit apparaître, coincée entre les mots fléchés et le bulletin d’abonnement de la dernière page, une publicité bien connue :

« Assurance obsèques. »

L’image d’une femme d’environ dix ans plus jeune que la lectrice – ou fortement photoshopée – occupera les deux tiers de la page. Avec un sourire blanc, régulier, elle plisse ses pattes d’oie pour montrer qu’elle a des rides – et qu’elle est donc, « comme vous ». Et rit en tendant le bras vers un petit garçon qui joue avec un ballon dans le jardin. Le jardin-derrière-la-maison, qu’on devine en arrière-plan, elle, floue. En bas du cadre, un slogan en jaune, ou en blanc :

« Soyez confiant : n’attendez pas pour préserver ceux qui vous sont chers. »

Variante de droite :

« Soyez confiant : n’attendez pas pour préserver votre patrimoine. »

Les magazines féminins peuvent être politiquement orientés aussi, après tout…

Alors nous sommes en paix, mesdames. S’il nous arrive un jour de douter de nos âges, il nous suffit de nous référer à notre santé et à ces textes : si vos symptômes correspondent aux pages de ces magazines, vous savez au moins à quelle tranche de la vie vous appartenez. Parce qu’ils se sont faits la promesse de vous le rappeler, votre âge. Vous avez passé la trentaine, on vous parlera de vos rides et de rétention d’eau. Pas encore ? Epilation et fitness. Le lent glissement du beauté-santé vers le psycho-santé vous le suggère doucement : plus vous vieillissez, moins on attend de vous que vous y aspiriez, à la beauté. Et plus vous êtes jeune, moins on compte sur l’aboutissement de votre psychée.

La santé dans les magazines féminins, c’est une boussole chronologique. Ils s’adressent à votre date de naissance, pas à vous. Pour un peu, j’aurais presque envie de me lancer dans la création d’un magazine féminin qui bousculerait cette grotesque habitude.

Des amateurs qui voudraient s’y atteler avec moi ?

Copyright Photo : https://www.fmoq.org/calendrier/2016/congres/la-sante-de-la-femme/

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