Il y a plusieurs mois, je m’en souviens, j’avais fait ma tournée de fil d’actualité Facebook. Comme d’habitude, j’avais eu un vieux sourire en attrapant du coin de l’œil la démarche pataude d’un chaton dans une posture grotesque, filmée par son rigolard propriétaire. Il était coincé entre les tweets des personnages de Game of Thrones et la six cent cinquante-troisième citation sur fond de soleil couchant en bord de mer, que ledit fil déroulait sous mon nez. Comme d’habitude, je me suis dit que vraiment il fallait avoir du temps à perdre pour passer sa journée là-dessus – j’ai retenu le nom de l’ami responsable de la « carte postale inspirée », en notant dans un coin de cerveau qu’il faut l’inviter urgemment à aller boire un verre. Comme d’habitude, j’ai pensé « pourquoi est-ce que j’y retourne », après avoir terminé le test psycho-identitaire adéquat pour savoir quel personnage secondaire de Disney me ressemblait le plus.

Et au moment où j’allais me soustraire à l’œil de Big Zuckerberg, je suis tombée là-dessus.

Après la première princesse noire interprétée avec brio par Tiana dans La Princesse et la Grenouille (2009), longtemps après la première princesse qui-change-de-copain avec Pocahontas (1995, 1998 pour le 2), un peu plus longtemps après la première princesse arabe incarnée par Jasmine dans Aladin (1992), encore plus longtemps après la première princesse eco-friendly qu’était Blanche-Neige dans le film éponyme en 1932, arriverait donc la toute première représentante LGBT chez le studio à grandes oreilles. En la personne d’Elsa, la célèbre reine glacée couronnée d’un Oscar en 2014. Fichtre.

J’avais eu l’idée d’un article, et j’avais laissé tomber , pour cause de rechute de paresse.

Puis aujourd’hui, j’ai lu ceci.

Bon. J’y vais, tant pis.

Avant de m’exposer à un débat sur le thème « ah mais on en a marre du lobby gay et de ses jérémiades » ou encore « mais enfin c’est pour les tinenfants, on va quand même pas montrer des gens comme ça, dansundessinaniméc’estdégoûtant », je précise tout de suite un détail : à titre personnel, une princesse lesbienne – ou un prince gay, d’ailleurs –, c’est pas que ça me ferait plaisir. C’est que je me ferais prêtre rien que pour en célébrer l’union. Après tout, leur poncif de base c’est l’amour, non ? Et puisqu’avec La Reine des Neiges (2013) justement, et Maléfique (2014) dans la foulée, on a même commencé à attaquer « l’amour au sens large », ça serait une évolution cohérente, en plus. Pour ceux qui ont raté le doublon :

[SPOILER]

Que ça soit à la fin de l’un ou de l’autre, ce n’est pas le bisou du prince ou en tout cas du chéri pressenti qui délivre la belle de son maléfice, mais un geste d’amour soit « maternel », soit sororal. En gros : un amour sincère certes, mais un amour familial et non plus strictement sentimental.

[FIN DU SPOILER]

Et ça, franchement il était temps. C’est vrai quoi, pas de raison que l’amûr et le cûple soient toujours le remède absolu à tous les problèmes. Après tout, une famille ou des amis c’est aimable aussi. Plus exactement : on peut aimer quelqu’un de tout son petit myocarde sans nécessairement en être amoureux. Voilà ce que j’entendais par « l’amour au sens large ».

C’est pour ça que donner une petite amie à Elsa serait, à mon sens, une très mauvaise idée.

D’accord, je l’avoue : moi je n’ai franchement pas vu de rapport entre le tube « Libérée, délivrée » et le coming-out. Mon cerveau est décidément bien trop terre-à-terre. Non, écoutez, celle-là il fallait la trouver quand même…Toutes les chansons qui parlent de s’accepter soi-même n’ont pas forcément de lien avec l’homosexualité – ou avec n’importe quel autre type de sexualité. Mais au-delà de ça, faire d’Elsa, et précisément d’Elsa une lesbienne lui nuirait plus qu’autre chose. Parce qu’aux yeux de n’importe quel homophobe traquant le moyen d’accuser l’homosexualité en tant que perversion, ça connoterait de façon ambiguë le geste d’amour grâce auquel elle sauve sa sœur à la fin du premier opus.

Même s’il est clair – au moins pour toute personne dotée de trois neurones fonctionnels – qu’elle aime sa sœur énormément sans la moindre espèce d’intention amoureuse, la rendre lesbienne dans une suite ouvrirait une porte grande comme une arche aux interprétations les plus foireuses. La dureté dont elle fait – de manière tout à fait bienveillante néanmoins – preuve face à Anna en lui répliquant qu’elle ne peut pas bénir son vœu d’union prématurée avec son prince de pacotille au début du film, deviendrait sujette à débat. Je ne donne pas une semaine à un psychologue quelconque ou à un journaliste qui manquera de pain sur sa table pour se jeter dessus et faire des parallèles de ce style. Genre : « La Reine des Neiges, entre inceste, jalousie et lesbianisme » ou encore « Pour une psychanalyse de La Reine des Neiges : de la projection incestueuse au coming-out ». Qui en viendront tant qu’à faire à « Les homosexuels sont-ils plus prédisposés à un sentiment incestueux que les hétérosexuels ? » Comme ce fameux « geste d’amour » – nommé comme tel dans le film – a sauvé Anna, les esprits les plus avides de buzz sauteront immédiatement sur l’occasion pour soulever le lièvre. Même si dans toutes les autres têtes bien entendu, les deux sentiments n’ont rien à voir. Suggérer la simple possibilité d’une ressemblance entre l’amour d’Elsa pour sa sœur et celui, éventuel, qu’elle aurait avec son hypothétique copine, suffira largement à enflammer la toile avec toutes sortes de grincements que personne n’a envie de lire. Et ni les studios de la souris, ni cette brave Elsa, ni les lesbiennes n’ont besoin qu’on vienne les enquiquiner en amalgamant l’inceste et l’homosexualité. Alors de grâce, chez Disney, ne faites pas de bêtise : créez une nouvelle princesse lesbienne – c’est pas les contes à adapter qui manquent – si vous voulez, mais laissez Elsa à l’abri de toutes ces spéculations déplaisantes qu’on peut voir venir de beaucoup trop loin.

Vous me direz, ça pourrait aussi être intéressant justement, de représenter une princesse lesbienne qui aime également sa sœur, histoire de bien appuyer sur le fait que ces deux sentiments n’ont rien à voir. Je suis prête à miser ma botte gauche sur le pari que presque toutes les lesbiennes ont déjà entendu, en soirée, de la part d’une fille quelconque : « ah c’est toi qui es lesbienne ? Alors bon, moi je te préviens, je suis 100% hétéro, hein. » Et heureusement, très chère. *Soupir*

Là au moins, ça leur clouerait le bec : « non, pour la dernière et ultime fois, une lesbienne ne flashe pas sur toutes les filles qu’elle croise. La preuve, tiens, tu as vu La Reine des Neiges ? Elsa aime sa sœur, et pourtant, elle est lesbienne. Et il n’y a rien d’ambigu entre les deux. »

C’est là qu’intervient mon second souci.

Plus personnellement et sur un tout autre sujet, je trouvais ça pas mal que pour une fois, un personnage féminin chez Disney ne finisse pas obligatoirement casé. C’est vrai, on a l’exemple d’Arthur dans Merlin l’Enchanteur (1963) – bon certes, c’est un petit garçon…Mais regardez Mowgli à la fin du Livre de la Jungle (1967). Il a beau pas être casé, ça s’émoustille doucement. Cependant jusque-là, aucun personnage femme ou fille qui termine son aventure sans copain sous le bras. Alors que là, on avait deux visions de l’accomplissement, incarné par deux femmes différentes bien que sœurs : Anna trouve l’amour – et aide sa sœur à se trouver elle-même – et Elsa devient reine et peut s’accepter et se faire accepter sans avoir à se cacher. C’est déjà une très belle victoire, non ? Pourquoi vouloir à tout prix lui coller une relation amoureuse dans les pattes ? Ça change, après tout. Il n’y a pas de raison que les femmes célibataires soient sous-représentées chez Disney. Et oui, elles aussi peuvent être heureuses. Avoir leurs propres histoires, leurs quêtes. Pourquoi ça serait quasi-toujours l’apanage des méchants de ne pas trouver l’âme sœur ? Ça, je parie que vous ne l’aviez jamais remarqué…

Alors non, Elsa lesbienne, ça serait plus un gâchis qu’autre chose. Pas sur le principe, mais par rapport à l’ensemble de son histoire. La Reine des Neiges était déjà le premier Disney qui comptait deux héroïnes…Rajouter le lesbianisme serait repasser à la craie grasse sur l’inscription « girl power ». Et même si, on va pas se mentir, ça me fait plutôt plaisir d’être débarrassée d’une énième princesse nunuche-en-détresse juste bonne à faire la cuisine et à briller en robe à paillettes, trois héroïnes, ça serait exagérer un peu. Il ne s’agirait pas d’exclure la gent masculine du palais de Disneyland, non plus.

Mais je ne rechignerai pas à voir arriver deux princesses amoureuses…Dans un tout autre style, Le Visiteur du Futur (2009-2014) a bien sauté le pas avec les deux reines de Néo-Versailles. Alors pourquoi pas dans un film d’animation. Tiens par exemple, si Mérida avait été lesbienne dans Rebelle (2012), ça aurait peut-être rendu ce film un peu plus culotté que l’espèce de pâle tentative de classicisme de la part de mon studio préféré…

Un peu de patience…L’arrivée des romances féminines est en marche. Mais quitte à les célébrer, autant les protéger au mieux par avance de ceux qui voudraient les discréditer.

undyne-x-alphys

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