Edit du 3 décembre 2016 : Promouvoir et La Manif pour Tous sont partis pour faire une promo d’enfer à ce film…Qu’on va se sentir obligés d’aimer pour ne pas leur être assimilés. C’est quand même triste d’en arriver à se dire que dans l’esprit de certains médias, il n’y a pas de milieu entre le bord de ces deux mouvements, et ce film.

Et pourtant. Il y a mes bottes et moi. Et qui sait, peut-être certains d’entre vous, aussi ?

En tous cas, je dois le remercier d’être sorti.

Parce qu’en sortant, il me donne enfin la possibilité d’aborder un sujet que je ne savais pas trop par quel angle entamer. Cependant, je me doutais qu’un jour, il serait nécessaire d’en ouvrir le dossier. Maintenant, ça peut enfin être fait, par le biais de cet objet tout droit venu des Etats-Unis. Merci l’Oncle Sam, et merci à Nitrogen Studios d’avoir exploité, menacé et sous-payé ses employés* : sans vous, cet article n’aurait jamais vu le jour.

« Provocateur », « subversif », « irrévérencieux », « libertaire » et mon préféré « politiquement incorrect » sont autant de termes dont nombre de créateurs adorent parer leurs œuvres. A tort, à raison, ce n’est pas la question. En particulier en France, si un objet se vante d’afficher l’une de ces étiquettes, il y a de fortes chances qu’il esquive la fouille critique. Contre-attaque fatale face à ceux qui pourraient ne pas l’apprécier : « ils manquent d’humour », « ils sont ennuyeux », « ils sont juste cul-pincés/coincés/fragiles ». Répliques imparables, bien que faciles, et ne constituant aucunement un argumentaire acceptable. Ainsi l’œuvre concernée obtient une sorte de droit de passage qui la dispense de fournir autant d’efforts qu’une autre. Nécessité est pourtant, de rappeler quelque chose d’idiot, mais de bêtement évident : quelle que soit l’étiquette, si sulfureuse soit-elle, elle n’est pas forcément synonyme de qualité. Elle n’est pas non plus synonyme de réflexion, de pensée ou de profondeur, ni même de satire. En un mot : elle n’est pas synonyme d’intelligence.

Fary est un humoriste irrévérencieux. Et d’une finesse redoutable. Les Guignols de l’info – environ -10 ans avant VB** – étaient provocateurs. Et d’une justesse analytique terrifiante. Le Dernier Tango à Paris (1972) était un film subversif. Et cruellement humain. La cité de la peur (1994) était un film dont les blagues étaient volontiers grassouillettes. Et qui ne prétendait à rien d’autre, si ce n’est d’être absurde ; ce qui l’a rendu inoubliable par la suite. Sacré Graal (1975) est lui aussi, absurde, de même que la brillante série les Shadoks (1968-2009) de Jacques Rouxel : aussi déjantés qu’ils peuvent l’être, ils n’en restent pas moins fignolés, inventifs ; et parfois aussi, ils laissent songeur. Jacques le Fataliste (1796) était une satire, indétrônable et acide, pourtant loin d’être dénuée de crudité. Tous ces exemples pour souligner une chose : l’humour, dans ces formes les moins unanimes, peut souvent toucher des sujets qui feraient grincer des dents au premier degré. Plusieurs humoristes se sont succédé en France pour le démontrer – un en particulier l’aura payé assez cher.

C’est pourquoi je ne peux pas retenir la Rageuse en moi de vomir son mépris à la face de ce film.

C’est exactement ce qu’il vise, ça serait difficile de ne pas le voir. Mais il le vise dans votre tête avant de le viser par sa réalisation. Ce qu’il veut que vous pensiez de lui, il ne le suggère pas. Il le hurle, il le vocifère, il le crache, il l’éructe dans un jet de salive gluante et épaisse en vous rotant son rire à la face. C’est la tentative cheap de rébellion superficielle d’un adulescent en mal d’attention que vous essuyez avec lassitude, pendant quatre-vingt huit minutes. « Je suis rebelle, regarde-moi ! Je sais réfléchir à des sujets graves, môa, et pourtant je dis plein de grossièretés parce que je suis libre, démocratie, liberté d’essspression et kestuvafaire ? Fuck la perspective, fuck l’histoire, fuck les personnages et fuck l’animation : môa je suis le bôôôss dans la place ! Et si t’aime pas, t’es juste un looser ! J’fais d’la satire prôvôcâtrice, môa, TMCT, j’suis un thug ! »

Que les choses soient claires : ce n’est pas l’orientation humoristique qui rend ce film insupportable. C’est le degré flagrant de prétention qui transpire derrière. Avant qu’il sorte, Seth Rogen, déjà, se rendait ridicule en le vantant comme « le premier film d’animation destiné aux adultes ». Dans la même lignée que ce cher Gaspar Noé qui annonçait, bouffi d’ego, son Love (2015) comme « le premier film d’amour pornographique ». Sauf que non, M. Rogen, ce n’est pas le premier. Paprika (2006) de Satoshi Kon, un film « tous publics » ? Ghost in the Shell : Innocence (2004), la même ? Fritz le chat (1972) ? World of tomorrow (2015) ? Street of crocodiles (2001) ? Waking Life (2001) ? Valse avec Bachir (2008) ? La planète sauvage (1973) ? Fehérlófia (1981) ? Anomalisa (2015) ? Je triche, dans le tas il y a deux courts-métrages. Ça ne change rien, malgré tout. Donc avant vos déclarations, révisez vos fiches, M. Rogen.

Ensuite, reste à définir ce que « pour adultes » signifie. De toute évidence, pour le réalisateur, ça veut dire : centrer le film sur le sexe, la drogue, les insultes, la religion, la caricature politique et les clichés racistes. Bienvenue chez les adultes : grandir, c’est vraiment top. Pendant ce temps-là, Pixar a récemment diffusé son premier court-métrage « à l’adresse des adultes » en présentant une histoire triste, filmée comme d’habitude avec délicatesse, pour souligner une fois pour toutes que non, l’animation ne s’adresse pas qu’aux enfants. Chacun sa méthode.

Ce film n’est pas un « film d’animation pour adultes ». C’est un film qui oblige son spectateur à rire, sous peine d’être classifié comme « non-adulte », donc « stupide », selon lui. Il présente « l’adulte » de la même façon qu’on présente la définition du mot « cool » ou « populaire » quand on est américain et qu’on est au lycée. « Si t’es pas adulte, tu crains », pour faire court. Alors riez, nom de nom, sinon vous n’êtes pas dans le coup. Ce film ne requiert absolument pas d’yeux d’adultes pour être regardé, au contraire : il requiert la plus adipeuse des immaturités. Essayez d’exhumer de votre cervelle la plus ingrate configuration que votre adolescence au pire de sa croissance hormonale vous aura garanti, et c’est bon : vous avez le mode d’emploi. Les gens qui ont fait ce film sont des « rebelles », emboîtez-leur le pas si vous ne voulez pas être sur le carreau. Mais ne vous attendez pas qu’une fois ce préalable accompli, ils vous prennent par l’épaule pour gambader avec vous dans les riantes plaines de la graisse humoristique, non, non : au lieu de partager la bière qu’ils ont à la main, ils vous la régurgiteront à la figure et s’en amuseront beaucoup. Qu’on se le dise : ce film méprise son spectateur tout en lui montrant ses fesses. Il en rit, d’ailleurs, copieusement.

Le démontage minutieux de cet objet s’impose pour justifier autant d’aversion de ma part.

  • On est pas foutus d’avoir une idée.

La genèse de ce film pourrait, je pense, se résumer comme ça : « c’est l’histoire de deux potes bourrés comme des coings qui se regardent d’un œil rougeaud et se disent :

_ Eh mec, je viens de penser à un truc.

_ Hein ? De quoi ?

_ Tu vois l’expression « food porn » ?

_ Bah ouais, quoi ?

_ T’imagine si ça arrivait en vrai ?

_ Comment ça ?

_ Ben genre…T’imagine un hot-dog, tu vois, mais avec une saucisse qui fourre le pain comme une chatte !

*Duo de rires graveleux*

_ Ah putain, mec, t’es trop con…

_ N’empêche, t’imagine si on en faisait un film ?

_ Arrête, ça serait trop le délire…Mais on peut pas sortir ça comme ça, y a pas assez pour un film. Un film aujourd’hui, ça dure deux heures au moins…

_ Ben je sais pas, faut trouver un prétexte.

_ Ouais…Genre, ça serait quoi ? Un bordel avec de la bouffe ?

_ Nan, c’est trop compliqué…J’sais pas, moi, pense plus simple. Allez avoue : ça t’évoque quoi ?

_ Hein ?

_ Ben une orgie de bouffe !

_ Franchement ? Ca serait grave le paradis, mec…

_ Ouais, trop. On est d’accord…

*Haussement de sourcil huileux d’un des comparses*

_ Ben quoi, t’as envie de gerber ?

_ Nan…Je crois que je tiens un truc, mec.

_ Vas-y ?

_ T’as dit le paradis…Et le paradis, c’est ça qu’il faut faire.

_ Qu’esstu raconte ?

_ Dieu, mec ! Faut faire un truc sur la religion ! En plus en ce moment avec tous ces trucs de terrorisme islamiste, les gens ils vont nous prendre pour des putain de génies !

_ Keuwa ? Nan sans déc…Ca peut se tenir ton machin, là !

_ Mais trop !

_ Allez, bouge ton cul, on fait le story-board ! »

Sans rire. Je suis vraiment sûre que ça s’est passé comme ça.

Le film tout entier est un gigantesque prétexte pour présenter sa scène finale. Soit exactement ce qui est décrit plus haut : une orgie, tout à fait explicite, interprétée par des aliments divers. Pains, saucisses, tacos, légumes…Tout y passe. Ça aurait pu faire un clip assez drôle, un court-métrage, mais non. Les réalisateurs étant des gens indubitablement arrogants, ils ont voulu faire passer ça sous le tampon « film provocateur+critique-acerbe-de-la-société ». Je passe sur le fait que l’idée de base, « que font les aliments quand personne ne les regarde dans le supermarché », est un fantastique repompage de Toy Story (1996), d’ailleurs assumé par les réalisateurs. Ils ont qualifié leur propre travail de « Dixar » – un subtil mélange entre le nom du studio et le mot « dick », que ceux qui n’aiment pas l’anglais peuvent traduire par ce dont il est principalement question au cours de ce film : « bite ». A noter aussi que la traduction française ne s’est pas trop foulée non plus dans le titre : « Saucisse Party : la vie privée des aliments« , soit un copié-collé aussi bien de « La vie privée des animaux, » série de vidéos internet ultra-populaires de Patrick Bouchitey ; que du titre anglais « The secret life of pets » , ou « Comme des bêtes » en français, sorti la même année quelques mois plus tôt. .

Force est de constater que M. Rogen n’a rien compris à l’ambition de Pixar. Et d’ailleurs au sexe, non plus. « Faire du Pixar », ça ne veut pas dire « faire un film d’animation en copiant sur une idée qu’ils ont déjà eue et en d’adaptant à d’autres objets ». Ça veut dire – on en a déjà parlé – « raconter une histoire ».

Or, l’histoire de ce film tient en une phrase : des aliments qui attendent bien sagement sur leurs étagères de supermarché d’être achetés par des humains qu’ils considèrent comme des « dieux » pour être emmenés de l’autre côté de la porte – au « paradis » – réalisent un beau jour par le truchement d’une saucisse téméraire que c’est la mort qui les attend en réalité, dans d’atroces souffrances ; ils décident donc de se rebeller en droguant les humains pour qu’ils hallucinent, avant de tous les tuer dans un bain de sang afin d’être enfin libres et de s’envoyer joyeusement en l’air les uns avec les autres, sans plus de considération pour les « dieux ». Fin.

Encore une fois, ça aurait pu faire un chouette clip, assez délirant, d’une quinzaine de minutes, allez. Pas un film de quatre-vingt huit minutes. Qui plus est, l’idée d’animer des objets que les humains considèrent « sans vie » n’est pas nouvelle, comme on vient de s’en souvenir. Même une série aussi obscure que les Babalous (1996) y avait pensé bien avant aujourd’hui. Sans parler, cinq ans plus tôt, des humains transformés en objets de la Belle et la Bête (1991). Et je ne mentionne pas les kilomètres de publicités télévisuelles dans lesquelles les aliments parlent depuis des lustres. La seule chose nouvelle ici, c’est le « présupposé pour adultes », qu’on aborde tout de suite.

  • Pour adulte, donc pour beauf.

« Shit », « fuck », « bitch » : choisissez, vous avez une chance sur trois de tomber juste, l’un de ces mots fera partie de la prochaine réplique. Sans exagérer. Les personnages du film passent leur temps à multiplier les insultes et le langage vulgaire, sans aucune espèce de raison apparente. Ah si : c’est drôle. Franchement, voir des aliments, même animés, aligner des grossièretés plus d’une heure durant, ça ne me fait pas plus rire que s’ils étaient humains. C’est-à-dire : pas du tout. Une insulte, c’est une insulte. Ça n’est ni drôle, ni pas drôle : c’est un mot. Et ça n’est pas en en tartinant tout le dialogue qu’on va plus rire. Si un personnage passait son temps à aligner les « putain », « merde », « fais chier », « salope », on ne rirait pas nécessairement. Il faudrait autre chose pour le rendre drôle. Des circonstances, des situations – par exemple, l’irremplaçable « oh merde ! » lâché par l’un des acteurs dans Les Barbouzes (1964) à la vue d’un cadavre qui tombe du placard. Ce type de langage peut être une signature d’un personnage, un truc qui fasse partie de ses particularités, qu’on peut utiliser. L’insulte n’est pas « juste drôle en elle-même », elle peut être utilisée pour renforcer l’humour. Mais ici, c’est tout le casting qui se vautre dans les injures et la langue la plus ordurière possible, sur le simple postulat que « c’est drôle ». Disons aussi quand même, que c’est une sacrée facilité d’écriture pour le dialoguiste, en passant. Tout ça en accumulant soit une allusion sexuelle – qui à ce niveau de finesse tient plus du sur-entendu que du sous-entendu –, soit une blague scato’ à chaque réplique, en alternance. Voilà ce qu’on présente comme « film pour adulte ». Un film sans écriture autre qu’un amoncellement de blagues et de jeux de mots pipi-caca-sexe. Dans ce registre, Fritz le chat, déjà mentionné plus haut, avait joliment déblayé le terrain. Pas besoin d’en rajouter une couche, en lui ayant enlevé toute la perspective nihiliste que ce film avait eu le génial culot de mettre en images, à une époque bien plus puritaine que celle-ci, et avec beaucoup plus de contraintes. Que ça soit dans son sens rectal ou figuré, ces aliments pensent cul, parlent cul, et font du cul. Ils sont cul, même : les personnages « féminins » sont exagérément maquillés et pourvu d’attributs surlignés, et les personnages masculins pensent littéralement avec leur zgeg. Un exemple au hasard : les saucisses qui dans leur paquet, comparent leur longueur…Pas besoin de sous-titres, je crois.

  • La cohérence, on s’en branle.

Ne pas avoir d’idée, c’est une chose. Ne pas savoir écrire de dialogue autrement qu’en s’alignant sur le niveau d’un préado au mieux de son acné, aussi – « eh regarde, la poire à lavement est un connard… » Ah flûte. En français ça ne marche pas : en anglais, l’outil en question se dit « douche ». Or, être un « douche », version abrégée de « douchebag » veut également dire « être un connard. » En moins grossier, c’est comme si en français on animait une cruche – l’objet – qui soit…Cruche. Idiote. Bête. Y a du poète dans le coin. Du lourd. Hashtag Rimbaud***.

Mais de là à se foutre à ce point d’essayer d’écrire une histoire qui tienne un minimum debout, il y a une limite. Les aliments sont sensés parler. Les aliments. Rien ne vous a choqués dans ce que je viens d’écrire plus haut ? « La poire à lavement »…A moins de m’expliquer quel usage on peut faire de cet objet en cuisine – je suis tout yeux –, je ne comprends pas. Même chose avec le rouleau de papier toilette, présent dans le film. Alors que tous les autres objets sont totalement inanimés.

Ensuite, quelle était la nécessité même d’intégrer cette poire à lavement dans le casting ? Il est là pour être « le méchant »…On n’a pas besoin de méchant : on a déjà de faux dieux et un supermarché entier d’aliments ! Ca ne suffisait pas ? Evidemment que non. Sans elle, on n’aurait pas pu inclure une scène de viol au montage. Et dans le top cinq des sujets subversifs dont-il-faut-absolument-rire-pour-montrer-qu’on-est-ouvert-d’esprit, le viol se classe en deuxième ou en troisième position. Alors oui, c’est une bête poire qui se fourre dans une brique de jus et l’aspire. Ça reste un viol, absolument présenté pour être compris tel quel. Check, controverse suivante. Et les incohérences de cet acabit sont nombreuses, dans le film, juste pour servir de prétexte à l’inclusion de thèmes présents-pour-être-provocateurs supplémentaires. Second exemple avec la drogue : les sels de bains présentés comme la poudre d’ange du film sont complètement superflus. A aucun moment le scénario ne justifie que les aliments ne prennent la peine de comprendre que les humains ont besoin d’être drogués pour les voir parler. A aucun moment ils n’ont besoin de leur parler. Les humains eux, ont besoin de les manger, les aliments s’en rendent compte : point. Aucun moyen de discuter de toute manière, les humains ne vont pas négocier pour arrêter de se nourrir. Et les aliments ne vont pas accepter que « seulement certains se fassent manger » ou autre. Mais comme tout bon film irrévérencieux et incorrect se doit d’inclure de la drogue dans son scénario, on sort carrément toute la panoplie : un junkie, une salle de shoot, un trip, une foule, des cure-dents enduis de drogue et un trip collectif, puis re-trip final pour les aliments qui se font planer eux-mêmes. C’est bon, on a bien saisi que le film était subversif ? Au passage, le mélange « personnage qui plane-et-saucisse » avait déjà été illustré avec brio par Comme des bêtes (2016), sorti il y a moins de trois mois. Quand on n’a pas d’idées soi-même, on n’en a résolument pas.

  • Spectateur, ce film vous crache dessus.

Sans hyperbole. Les quelques idées qui auraient pu être vraiment intéressantes – et pour le coup, teintée d’un humour noir assez efficace – sont tellement mal utilisées que leur présence ne fait pas un doute. Elles ne sont là que comme prétexte, elles aussi. Pour qu’on se dise « ah bien vu ! » Et ensuite ? Terminé, voyons. On a eu une idée, on ne va quand même pas s’en servir. Il n’y en a pas cinquante, il y en a trois : la vision alimentaire du conflit israélo-palestinien représentée par un Lavash et un Bagel qui ne peuvent pas se sentir ; la refonte de l’antisémitisme nazi par une armée de saucisses de Frankfort – dont les initiales sont par le fait, « FF » – poursuivant les « juices » – jus de fruits – ; et enfin l’eau-de-vie dont la bouteille est illustrée par un Amérindien qui se présente comme « le premier aliment qui a été amené au supermarché ». Une peinture alimentaire géopolitique, je dis oui, oui, oui, cent fois oui ! Le problème, c’est que ce seul sujet aurait pu donner un film à lui tout seul. Et ici, il est sottement entaché de tout ce barda de vulgarité et de rire lipidique, sans que son potentiel ne puisse se déplier. Parce qu’en toute franchise, cette sexualisation abusive de la nourriture…Outre le délire visuel, ça n’a aucun intérêt narratif. Avec cette nutritio-diplomatie, là, il y avait du potentiel. Là on peut raconter des histoires. Etre provocateur si on veut, drôle, et créatif. Mais non. A la place, on se tape une fable molle sur la vacuité de la religion dont la conclusion suit est tellement prévisible qu’elle en ferait bailler : « la religion, c’est nul, c’est juste une construction merdique pour accepter la mort. » On lui fait donc un procès sans appel, où les faux dieux se voient exterminés dans le plus gore des gores, non sans avoir assisté auparavant à la torture des aliments eux-mêmes – scène visuellement très réussie, s’il en est. S’attaquer à la religion en animation, ça demandait autant de doigté que les préjugés racistes. Zootopie (2016) a réussi haut la main son pari avec ce second thème. Il aurait fallu une équipe du même tonneau pour traiter un sujet aussi vaste, et aussi piquant aujourd’hui. Et faute de mieux, on se retrouve là avec une bande d’ados tardifs pétris de condescendance qui se veulent anarchistes en prônant la destruction des idoles. Léger souci, le sujet a été abordé d’une manière tellement biaisée dès le départ qu’il n’y a aucune place disponible pour l’analyse. La religion, c’est pourri, point à la ligne. Ça ne sert à rien, ça ne rime à rien, ça n’a aucun fondement, voire pire : c’est un tissu de mensonges qui mène à la souffrance et à la torture. C’est aussi une idéologie d’intolérants et d’homophobes – le pain à hot-dog qui explique qu’elle ne peut pas s’accoupler avec autre chose qu’une saucisse parce que c’est que « veulent les dieux. » D’une objectivité incontestable. Aucune complexité, juste le caprice abject de tout ce que certains de mes camarades athées**** peuvent avoir de pire dans leurs moments de suffisance. « Shootez-vous, baisez tous ensemble et tuez des gens par milliers pour votre survie si nécessaire afin d’être la seule population dominante » : si la France trouve le moyen d’apprécier ça comme quelque chose de novateur ou de provocant, je rends mon clavier. Ça pourrait tout juste nous faire hausser vaguement un sourcil accompagné d’un « mouais. On a déjà essayé, en 68. »

  • La qualité d’animation est effrayante.

Au niveau des aliments, passe encore. Mais les humains, grands dieux. C’est une catastrophe. Ils sont laids, leurs mouvements sont disharmonieux au possible, angulaires, bref : ça pique les rétines. Ceci dit, certains des aliments eux-mêmes relèvent plus des débuts de l’animation 3D des années 2000 que des technologies actuelles, qui peuvent produire un niveau de détail aussi fin que les poils de barbe à papa de Bing Bong dans Vice-Versa (2015). Les arrière-plans sont parfois bâclés, et on multiplie les effets de cadrage en surlignant un personnage au premier plan pour éviter d’avoir à les représenter. Si même en forçant vos employés à faire des heures sup’ vous n’arrivez qu’à ça, franchement…

En conclusion, ce film se vend peut-être comme un « divertissement pour adultes ». Il est toutefois loin d’en être un. Il ne veut pas faire rire, il veut choquer de tout son gras et sa lourdeur. Et par la même occasion, mépriser haut et fort ceux qui ne riront pas. Parce qu’il est très fier de lui, et ne se prive pas de le faire savoir en en rajoutant des caisses sur les sujets les plus faciles à aborder pour donner dans la provoc’ de bas étages – le sexe, la drogue. Il ne veut que les rires de ceux qui s’estiment assez « rebelles » pour rire de tout – si tant est que quelque part, il ne les emmerde pas eux aussi, en leur criant : « ça vous fait rire, bande de salauds ? Ça vous fait rire, hein, sales racistes, sales obsédés ! Sales porcs humains, destructeurs de la chaîne alimentaire, victimes de la sôciété de consômmation ! » Le film se fout de faire rire. De faire passer un bon moment. Il veut juste être sûr que le service audiovisuel pudibond de son pays natal le fasse passer en « rated R », et il a réussi. Aux Etats-Unis, la moindre allusion un tant soit peu sexuelle passe à la censure. Force est d’admettre que sans doute, ce film pour les censeurs, passera pour extrêmement provocant. Mais pour ce qui est du spectateur qui lui, regardera ça, il ne se verra pas choqué. Ennuyé, sûrement. Fatigué de se faire houspiller les zygomatiques par les à-coups des vannes répandues par ce film. Et le tout planté sur la charpente d’une « réflexion » à deux balles, qui voudrait à toute force être antisystème alors qu’elle n’a même pas l’allure d’un bon cyber-troll. Si ce film s’était contenté d’un clip déjanté et cru, il aurait pu être bien meilleur. Il a voulu à toute force se teinter d’une toile de fond qui peine à masquer l’orgueil de ses auteurs – lesquels ne se gênent même pas à la fin pour s’auto-présenter comme des « dieux », créateurs des personnages animés du film qui vont les rencontrer dans les studios. Lorsqu’un film d’animation veut prêcher la bonne parole à son spectateur, à la manière d’un Cartoon all-Stars to the rescue (1990), il y a de très fortes chances que ledit spectateur le trouve lourd, voire ait carrément le sentiment qu’on le prend pour un imbécile. Le résultat est le même si un film veut faire rentrer dans le crâne de son audience qu’il doit absolument « penser irrévérencieux » et « être immoral. » Et je n’ai pas mis assez de guillemets autour de ce dernier mot. C’est lourd, c’est fatiguant, et on a tout autant l’impression que le réalisateur nous pense trop stupide pour construire nous-mêmes une pensée. Le truc, c’est que sous couvert d’humour, on peut tenter de faire passer ça « juste pour quelque chose de drôle. » Sauf que l’humour lui aussi, est imposé avec le même degré de subtilité. On ne vous invite pas à rire. On vous l’ordonne, et c’est agaçant de la même façon.

Une chose est certaine : si dans Cigognes et compagnie (2016) dont la critique est ici, on avait la certitude que la « bande à Rogen » était infoutue de réaliser des films d’animation « pour les enfants » ; preuve est faite qu’elle ne sait pas en faire non plus « pour les adultes ». Alors il vous reste…Les ados, peut-être. Une tentative qui sera sûrement faite, considérant la recette monstrueuse qu’a rapportée ce film. M. Rogen a déclaré à ce sujet qu’il voulait faire un film « dans la lignée de Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (1988), parce que c’est son film préféré, de tous les temps. »

Au nom de toutes les puissances animées et toonesques, j’invoque le pouvoir d’interdire à ce type d’aimer ce film. Il lui fait honte.

Il suffit de voir que Cyril Hanouna est en tête d’affiche du doublage francophone pour savoir à quel degré condescendance crade on a affaire ici. Si Saucisse Party avait voulu faire rire son spectateur, ce dernier aurait apprécié. Non, à la place, il veut lui faire la morale. Lui expliquer ce qu’il doit penser. A savoir : « la religion, c’est mal, le sexe et la drogue, c’est cool. » Qu’on se le dise : j’ai horreur qu’on me dise ce que je dois faire. Alors film, sois gentil, laisse-moi réfléchir et retourne te rouler dans ta graisse à traire.

*Certains salariés de Nitrogen Studio ont porté plainte contre leurs employeurs en révélant qu’ils étaient forcés de faire des heures supplémentaires non-payées, sans avoir de possibilité de refuser. Suite à cela, trente-six d’entre eux n’ont pas été crédités au générique de fin, sur un total de quatre-vingt employés.

**Vincent Bolloré.

***Je n’utilise jamais le dièse, qu’on prononce aujourd’hui « hashtag », la faute à Twitter. Ce # accompagne ma signature sur internet depuis que j’ai commencé à l’utiliser à 11 ans, époque où Twitter n’existait pas. Et je refuse qu’il me serve à autre chose.

****Mon alignement religieux a été grillé par cet article. Je le confesse : je n’en ai aucun.

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