Avant d’entamer cette critique, je tiens à remercier la mère de famille venue choisir le rang du haut de la salle, grâce à qui j’ai malgré tout passé un moment « un peu » agréable.

Par son fait, à côté de moi durant toute la séance, se tenait une fillette d’environ cinq-six ans, de qui je sondais régulièrement la réaction pour être certaine de ne pas m’être aigrie avant l’âge.

La preuve est faite que non.

De dandinements sur son siège en tripotages de ses multiples tresses, elle occupait son temps à sa façon. Le constat était sans appel : elle s’ennuyait autant que moi.

J’aurais peut-être commencé une conversation avec elle afin de recycler la soirée gâchée à aller voir ce film d’une manière constructive, mais je n’ai pas osé en présence de sa mère et de sa fratrie. Ni elle, ni moi n’avons lâché l’ombre d’un rire pendant toute la durée de la séance. Quant au reste de la salle, je n’ai pas le souvenir de l’avoir entendu beaucoup.

Remasteriser la vieille légende de la cigogne qui apporte les bébés aux parents, c’était une bonne idée. Aux manettes de la production, pas d’inquiétude : Warner Bros., le géant Looney Tunes (1930 officiellement…Toujours pas finie depuis). Le berceau des Animaniacs (1993-1998), de Minus et Cortex (1995-1998), de la série Batman (1992-1998), ou de Freakazoid! (1995-1997). Certes, dans cette liste il est question de séries. Au niveau des longs-métrages, ils n’ont pas toujours connu des réussites. Lucas, fourmi malgré lui ou Happy Feet (combo 2006) étaient tous les deux assez quelconques. Mais depuis, La grande aventure Lego était sortie en 2014, alors les espoirs restaient plus que permis.

C’est l’échec. Flagrant.

Oui, la réalisation de Doug Sweetland est admirable – du rendu des plaques de glace glissant sur l’eau gelée à l’expressivité des personnages. En même temps, quand on a travaillé chez un monstre comme Pixar pour des films aussi exigeants que Toy Story (1995) ou Les Indestructibles (2005), ça n’a rien d’étonnant. Ça reste agréable à regarder. Mais le problème n’est pas visuel, non. Le problème réside dans l’anéantissement total des deux piliers sur lesquels repose tout film d’animation réussi.

Un : les doublages.

Alors je ne sais pas si c’est la version française qui massacre une fois de plus les dialogues du film, toujours est-il que la totalité des répliques tombent à côté de leur texte. Bérangère Kiref, Issa Doumbia et Florent Peyre ont beau y aller à pleines cordes vocales, ils semblent incapables de donner à leurs personnages le moindre semblant de vie. Ils s’efforcent d’être drôles, poussivement, sans faire attention à la situation de la créature à laquelle ils donnent une voix se trouve. Complètement déconnectés de leurs répliques, il faut reconnaître que celles-ci ne les aident pas : la traduction est si « près du texte » que Reverso lui-même n’aurait pas fait mieux. Quelle spontanéité en effet, lorsqu’un personnage s’écrie « j’aurais dû peser le pour et le contre » en s’apercevant qu’il a peut-être commis une erreur. Quel tonus, quel sens du drame, quand Tulip (Bérangère Krief) clame « mais non, on est une équipe » avec la même intonation que si elle disait « mais t’es fou, je ne peux pas porter cette robe ». Visiblement, la direction leur a imposé une ligne : soyez drôles, un point c’est tout. Le reste, on s’en moque. On vise le label UGC Family – bien mieux décerné aux Trolls, dont la critique est ici. Les émotions, c’est nul, après tout. Après enregistrement des comédiens, les monteurs ont dû s’endormir juste derrière, étant donné l’absence complète de synchronisation entre les mouvements de lèvres et les voix. Tout ça sent le bâclé, fait à la va-vite, supposé malgré tout être amusant « pour les enfants. » Sauf que les blagues – nombreuses, trop, beaucoup trop – s’échouent avec la même grâce que cette cigogne antihéroïque sur sa paroi de verre. Seule distinction : en lieu et place de verre, elles ne rencontrent que l’indifférence des spectateurs, de tout âge. C’est un bide complet. Les trois quarts des vannes sont superflues, les réalisateurs ont tellement voulu « dédramatiser » qu’ils ont obtenu un objet inédit : il n’y a plus de drame. Du tout. Et ça tient en partie au second pilier détruit, lors de la réalisation.

C’est-à-dire, deux : l’articulation histoire-dessin.

John Lasseter l’a dit lui-même : quand on commence à travailler sur un film d’animation, la denrée de première importance, c’est l’histoire. Pour le coup, l’idée de base est bien trouvée : recycler des cigognes porteuses de bébés en expéditeurs façon Amazon, c’était original. Mais ça, c’est une idée, pas un scénario. Or celui-ci se disperse dans tous les sens, tout en hurlant haut et fort qu’il veut être sympathique, à tel point qu’il en devient tout naturellement insupportable. A cette base – largement suffisante pour faire un film –, on rajoute une orpheline humaine égarée parmi les cigognes – Tulip –, un pigeon – subtilement nommé « Lerelou » – planté là à titre de running gag pataud, une meute de loups assemblables en « formations » à la manière d’un mélange entre un jeu de mécano et une bande de Transformers, une famille dont les parents sont trop occupés pour faire attention à leur fils unique…Stop. Il y a beaucoup trop d’éléments là-dedans. Et à force de partir dans toutes les directions, le film n’arrive plus du tout à faire profiter son histoire de sa technique d’animation – de très bonne qualité, je le redis. Le seul moment où celle-ci est mise en valeur, c’est justement lors des interventions de ces loups-briques de Legos – clin d’œil Warner à leur filmographie, on imagine. Là, la technique sert l’histoire pendant la course-poursuite. Là, on ne voit pas du tout comment cette scène aurait pu être racontée autrement qu’en animation. Là, ça fonctionne. Mais pour tout le reste, aucun intérêt. On essaye pourtant d’invoquer le vieux coup du fusil de Tchekhov : oui, la machine qu’on voit dès le premier quart d’heure du film va resservir à la fin. Néanmoins, tellement de choses inutiles se sont accumulées entre-temps qu’on peine à se dire le « bien vu » attendu. La progression de la relation entre les deux protagonistes est prévisible à cinq cent mètres, sans aucune surprise. Ce couple mal assorti n’arrive pas à la cheville du duo Judy-Nick de Zootopie (2016), bien qu’en possession d’un bébé-ninja. On accumule les clichés usés sur la parentalité difficile – les nuits sans sommeil, le défi du petit pot à faire manger –, et pendant ce temps, l’histoire n’avance pas. Les motivations du « méchant » de l’histoire ? Pas claires. Un personnage qui aurait pu être très intéressant, celui à cause de qui les cigognes ont changé de métier ? Transformé en « gentil », et plus vite que ça. Tant qu’à faire, autant sauter à pieds joints dans la mouvance du moment aussi : faire porter un message progressiste au film. Et donc oui, on a un personnage féminin inventif-et-dégourdi…Mais incapable de résister à son « instinct maternel », lors d’une scène de quelques secondes presque gênante à regarder. Au milieu des couples variés qui reçoivent leurs enfants, se glissent deux couples homosexuels, et une maman seule…Cependant, la famille de Tulip va s’avérer ressembler davantage à une armée de clones d’elle-même qu’à une famille crédible. Si vous voulez porter un message, assumez-le jusqu’au bout. A la fin, ce qu’on retient surtout c’est : « une place pour chaque chose, et chaque chose parmi les siens. »

Et des milliers de questions restent sans réponse : qu’advient-il du patron ? Comment les cigognes vont-elles reconstruire leur ancienne usine ? Que va devenir Tulip, qui rêvait de trouver sa place parmi les oiseaux ? Jasper redeviendra-t-il une cigogne comme les autres, malgré sa trahison de jadis ? Quid de ceux qui ne pouvaient pas voler – on ne suit que le poulet dans sa trajectoire – ? Autant de questions qu’on laisse en plan, faute de temps. Les parents accaparés par leur travail ? Expédié avant même la première moitié du film. Et pas plus choqués que ça de voir que leur fils a « commandé un bébé » sans leur demander leur avis. Sur ce type de relation, Coraline (2009) était nettement plus brillant. Tellement d’idées intéressantes à traiter. En vrac : le sens du devoir, l’égoïsme, la famille – gros dossier –, l’ambition, la solitude…Cette dernière pouvait difficilement être mieux incarnée, toujours en animation, que par le magistral Mary & Max (2009 aussi, tiens).  Il valait mieux la laisser de côté. Mais pour toutes les autres, chacune mériterait un film à elle toute seule. Et c’est le problème de celui-ci : il ne sait pas choisir. Du coup, pas d’histoire, juste des gags qui se succèdent au fil de clips visuels décousus, sans idée de fond, sans perspective, sans même une invitation à rêver un peu. Quelques séquences réussies qui se comptent sur les doigts d’une main : les loups, le « combat silencieux » contre les pingouins, et le déploiement de la « machine à bébés » – purement visuel, mais remarquable.

Dernier point : ce film ne s’adresse pas du tout aux enfants. Les réflexions de Nate – l’enfant délaissé par ses parents  – sur « les moments fugaces mais précieux » – je change à peine le texte – qu’il doit passer avec ses parents sous peine de ne pas les vivre après – sic : « je ne suis pas encore un ado ingrat »…Ont l’air de sortir d’un manuel de psycho bidon du style « comment dialoguer avec son enfant, tome 1 ». Conclusion : ce film d’animation n’est pas du tout « pour les enfants ». Et c’est néanmoins une prétention qu’il a, en cherchant à s’approprier un vocabulaire « jeune » : « grave », « ça craint », « je veux être le boss ». Finalement, ça donne au spectateur le même sentiment que lorsqu’un adulte essaie de se donner l’air cool-et-branché en adoptant la même recette : c’est embarrassant. Pour lui. Pour le film.

Il va falloir qu’un jour, quelqu’un se dresse sur le chemin de ces personnes qui pensent « retrouver leur âme d’enfant » en réalisant des films « pour les enfants et les parents ». Les mêmes qui sortent après, pendant leurs interviews, des phrases du style : « j’ai voulu m’adresser au public à travers les yeux d’un enfant. » Rien que le fait de dire cette phrase atteste qu’ils en sont incapables. « Penser comme un enfant » ne veut pas dire « faire des films pour les enfants ». Et « faire des films pour enfant » ne veut rien dire du tout. En revanche, on peut faire des films d’animation, et pour ça, on commence par quelque chose de simple : on raconte une histoire. Si on essaie dès le début de s’apposer un filtre « à la manière d’un enfant » sur les yeux avant de réaliser, c’est la catastrophe. Parce qu’ « à la manière de », ce n’est pas « être ». Et c’est ce que ce film n’a pas compris.

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