Rassurez-vous tout de suite : ce film n’a rien à voir avec le titre de Christophe Maé. Il ne fait même pas partie du casting vocal français.

En 1959, Thomas Dam a eu l’idée fracassante de mettre au monde une dynastie entière de petites poupées en plastique, pas plus grandes qu’un pouce, et coiffées de houppettes colorées toutes plus chatoyantes les unes que les autres. C’est ainsi que le monde se vit envahi par cette bande de lilliputiens déjantés de la kératine : les Trolls. Rien à voir avec ceux de Tolkien ou de J.K. Rowling, donc. Pas grand-chose non plus avec ceux de Terry Pratchett et de son Grand livre des Gnomes (1989-1990) – encore que les péripéties du film y font quelques clins d’œil. Les Trolls façon Thomas Dam sont mignons, bigarrés, vifs et surtout, par-dessus tout : joviaux. Les ennemis jurés du Grumpy Cat.

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Je précise que cette admirable collection ne m’appartient pas : le lien vers le post de son consciencieux propriétaire se trouve en bas de l’article, comme d’habitude

Alors quand Dreamworks s’empare d’un bon vieux motif féerique, on sait que ça peut donner naissance à des réussites – comme l’irremplaçable Shrek (2001), lui-même dérivé d’un autre produit. Pas d’une ligne de poupées, mais d’un conte écrit par William Steig, édité en 1990 et intitulé Shrek !. La réussite du film a été tellement flagrante qu’il a donné naissance à plusieurs suites, mais son ancêtre n’a, de mon point de vue, été égalé par aucune d’elles.

Tout portait à croire que ce petit nouveau partait sur des bonnes bases. D’accord, la bande-annonce le vendait comme un film assez convenu: des gentils mignons, des méchants pas beaux, un enlèvement, deux héros que tout oppose et naturellement de deux sexes opposés…Rien d’extraordinaire. Néanmoins, ces dernières années, j’ai le sentiment que si plusieurs studios d’animation manquent de personnel pour réaliser leurs bande-annonces, toute leur attention s’est reportée sur la qualité des films en eux-mêmes – Zootopie ou Comme des bêtes (combo 2016) en sont deux bons exemples. Alors s’il faut choisir, cette configuration-là me plaît bien plus que le contraire.

Les Trolls, c’est histoire de Poppy, une princesse aussi rose que têtue, qui va partir secourir une partie des habitants de son village au péril de son sourire et de sa superbe mise en plis fuchsia. Elle doit empêcher l’abominable cheffe cuisinière royale du peuple Bergen de transformer ses sujets en hors-d’œuvres. Les Bergens et les Trolls s’opposent en un point-clé : les premiers sont tristes à mourir et incapables d’être heureux, ou même gentils – le spectateur en aura la confirmation pendant la séquence « découverte » de leur ville, où une succession de plans les montrent maussades, errant avachis dans leurs rues tout en grommelant la chanson on ne peut plus appropriée Clint Eastwood (2001 pour la version originelle de Gorillaz). Les seconds transpirent tellement le bonheur et la joie de vivre par chaque brin pelucheux de leur corps qu’ils ont probablement transformé le sang de leurs veines en arc-en-ciels liquides, depuis le temps. Mais la hideuse cuisinière Bergen a, depuis un certain temps, trouvé le moyen de rendre les membres de son peuple heureux : pour ce faire, ils doivent manger des Trolls. Calcul intéressant, puisqu’il la rend du même coup indispensable au bonheur des siens. Autrefois, elle était par le fait, une personne adulée et importante dans son royaume. Cependant un beau jour, les Trolls se sont évadés de l’arbre où ils étaient soigneusement enfermés et l’abominable cheffe a été bannie. Et quant à  la troupe fugitive de confettis sur pattes, elle a vécu heureuse et libre jusqu’au jour où leur princesse, cheveux longs mais écervelée, aura la lumineuse idée de programmer une fête aussi bruyante que visible, attirant leur ancienne chasseresse toquée jusqu’au village. Car disons-le : il n’y a rien de plus cruel que de priver un chef des ingrédients dont il a besoin pour réaliser son chef d’oeuvre – Remy vous le confirmerait dans Ratatouille (2007). Et rien qu’à les regarder, ces petites créatures pétillantes ressemblent effectivement à des bonbons vivants.

Pour être exacte, les Trolls sont une sorte de fusion entre les Schtroumpfs et les Bisounours – la perruque modulable en plus. Le parti du « conte musical » choisi pour le film ne pourrait leur aller mieux : de Hair Up à Can’t stop the feeling en passant par Move your feet D.A.N.C.E, toute la playlist qu’ils « entonnent » asperge la salle de paillettes et d’optimisme. Pour ce faire, le casting vocal a été filtré au « punchy »: on y trouve aussi bien des habitués du studio musical connus pour leur pêche comme Justin Timberlake, Gwen Stefani et James Corden, que des emblèmes de la « positive attitude » comme Anna Kendrick – établie à ce rang depuis Pitch Perfect (2012). Tous sont au mieux de leurs cordes vocales afin de prêter leur énergie aux Trolls. Car ces créatures ne se contentent pas d’être littéralement « happy-addicts »: elles sont capables de transformer n’importe quelle chanson en ritournelle coloriée par les tons flashy de la faune locale, qui naturellement se joint toujours à leurs performances. Là-dessus, le film aurait pu se risquer à des reprises de chansons encore plus improbables « façon Trolls. » La reprise joviale est ici une sorte de pouvoir qui leur est propre, elle s’explique dans le contexte du film. Rien ne leur est impossible à « joyifier », même les chansons les plus déprimantes: ils s’adaptent en fonction des situations, des personnes qu’ils veulent à tout prix rendre heureuses. C’est pourquoi on peut regretter que les réalisateurs n’aient pas été plus audacieux dans le choix de leurs pistes. Certes, il y a néanmoins un ou deux titres qui jouent de cet aspect : ainsi les fans de Simon and Garfunkel risquent sans doute l’infarctus auditif devant le remix de the Sound of Silence (1964) par Poppy. Qu’ils se rassurent : Branche leur rendra justice. C’est-à-dire, le second héros du film: un Troll grognon et assez peu sociable – pour certains, ce sera l’unique bouffée d’air gris dans ce village bouffi de guimauve et de familiarités…Yeurk. Contrairement à elle qui n’est que vie en rose et sautillements dansants – à tel point qu’elle en est incapable d’arrêter de chanter y compris quand vient l’heure du coucher -, Branche est d’un pessimisme terre-à-terre qui frôle la paranoïa. Un petit trio de scènes successives sous le signe du comique de répétition achèveront de peindre les bases de ce trait de caractère, dès le premier tiers du film. Toutefois, là où Dreamworks a perdu le culot dont il avait couronné son ogre verdâtre, c’est lors de la longue séquence explicative parfaitement stéréotypée à base de « en fait, c’est pas de sa faute, il a été traumatisé », qui donnera une justification au tempérament de Branche. La comparaison ne tient pas quand on pense à un autre duo mal assorti très récent dans l’animation. Et justement : ce sont des films pareils qui mettent en valeur le génie de Pixar quand ils produisent Vice-versa (2015). Là où Tristesse et Joie cheminaient de concert au travers d’une mémoire pour trouver l’envergure de leurs rôles, Branche et Poppy…Sont heureux. Et disent que le bonheur c’est bien. Pour tout le monde. Qu’on se le dise, ce film pourra passer aux yeux des plus réfractaires à ce type d’attitude comme un outil de propagande au service de la pensée positive. Une réplique suffit à le démontrer : « le bonheur est à l’intérieur de chacun de nous, mais parfois, on a simplement besoin de quelqu’un pour nous aider à le trouver. » Aouch.

Vendu de cette manière, Les Trolls aurait pu être produit par Dinsey au pire de son interminable accouchement de « 2 » ou « 3 » agglutinés aux talons de ses titres les plus connus. Période reléguée au temps jadis, je m’en réjouis tous les jours. Cependant, ce serait faire preuve de mauvaise foi que de résumer ce film à son enseignement – d’une profondeur assez limitée, on l’avait compris. Pour poursuivre le parallèle avec le studio du rongeur, les réalisateurs ont ici fait preuve d’une créativité assez honorable pour imaginer les utilisations variées de ces touffes de cheveux extensibles…Contrairement à Raiponce (2010), qui avait d’autres qualités mais manquait d’idées pour doter sa princesse d’un véritable outil capillaire multifonctions. Dans ce cas-ci, point n’en est : un escalier, une liane, un fouet, un cinquième membre, une cape de camouflage, un piège, une cachette pour un bébé…Aussi esthétiques que résistants : les cheveux des Trolls n’ont pas de limite. Un point d’honneur mérité, accordé par Dreamworks à leur principale caractéristique. Là-dessus, aucun doute possible : les auteurs de ce film savent et assument qu’ils travaillent sur un jouet en guise de matière première, et sur lequel. Tout le design de l’animation s’en ressent : des séquences de scrapbooking de Poppy avec leur dessin tout en feutrine et en collage, inclues sous la forme de petits « résumés narratifs » pour faire progresser l’intrigue; jusqu’à la configuration du village des Trolls ou de l’Arbre à Trolls : de grands supports verdoyants bien délimités, pourvus de petits « containers » à sujets, soit de grandes fleurs-estrades, soit de petites noix colorées chacune garnie d’un personnage. Cet aspect-là est complètement soutenu par le film : les réalisateurs ne nient rien de l’intérêt marketing de leur production. C’est encore plus évident lors de l’ouverture d’une de ces « noix à Troll » au tout début de l’histoire. De ce fruit, tombe une figurine en bois dépourvue d’yeux, qui ressemble étrangement beaucoup plus aux Trolls conçus par Thomas Dam que les héros du film. Un petit hommage à leur support de base, les détenteurs de ces jouets apprécieront.

Dans la lignée des films d’animation qui décident de rompre avec les éternels poncifs du drama, des scènes compartimentées – émotion/humour/aventure -, Les Trolls aborde son scénario avec dérision. Aussi bien Branche que Poppy peuvent être ridicules, ainsi que toute leur clique d’amis, et d’ennemis. D’ailleurs, ils sont finalement presque aussi héroïques que ridicules, comme si les deux avaient été tricotés ensemble sans vraiment d’interruption. L’unique chanson triste du film, Hello, interprétée ici par Zooey Deschanel, fait elle-même l’objet d’une scène conçue pour faire rire. La parodie du rendez-vous amoureux entre Bridget et le Roi Graillon fait sourire, même si elle n’arrive pas au même génie que la scène de bain dans le marais de Shrek. Les dosages entre le rire, la blague et le sourire plutôt bien gérés : le rythme de toutes les scènes peut être interrompu par un élément dédramatisant, mais ce n’est pas pour autant que le film cherche à ce que son spectateur ne soit jamais attendri. Le choix de True Colors (1986 pour la version de Cindi Lauper) suggère à quel point les réalisateurs eux-mêmes ont dû s’attacher à ces créatures, en cherchant jusqu’au bout à les associer à des chansons parfaitement en lien avec chacune de leurs situations.

Un mignon retour du film d’animation musical – Disney doit se ronger les ongles à l’idée de s’être fait piquer un de ses objets de prédilection par Dreamworks -, dont le principal atout réside dans l’idée de ne pas inclure sa bande-son « en arrière-plan » mais « dans la logique de son univers et de ses personnages. » A ça, on peut ajouter une réalisation multicolore et dynamique – laquelle pour cause, a bénéficié d’un budget gigantesque -, qui peut soit rebuter absolument, soit enchanter et amuser. Sincèrement, si vous avez un souci de photosensiblité, n’allez pas voir ce film : la palette de couleurs flashy et pétantes qui le tapisse a de quoi mériter un avertissement sanitaire. Si on voulait un porte-parole indétrônable du paysage sous ecstasy, on l’a. Après, le scénario ne doit pas être une préoccupation du spectateur : le dénouement du film est cousu de fil blanc, les relations entre personnages évoluent sur des autoroutes aussi droites que des manches de spatule, et lesdits personnages ont à peu près autant de profondeur qu’un dé à coudre pour auriculaire. Mais après tout, ce film a été décoré de la mention « UGC Family, » et c’est exactement à ça qu’il prétend. Une base assez drôle pour détendre sans ornements supplémentaires, parsemée de quelques belles trouvailles graphiques, à laquelle les parents pourront enfin emmener leurs enfants sans rouspéter parce que « c’est trop compliqué pour eux. » Très en-dessous de ce que Dreamworks est capable de fabriquer, mais assez sympathique pour qu’on aie pas envie d’être trop sévères.

Copyright Photo : http://trolls.forumactif.com/t11-ma-petite-armee

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