Malgré le titre, je ne pense pas réussir à inventer une nouvelle légende chaque mercredi…Mais je peux toujours reprendre les anciennes. Voici la première : la Dame de l’étang bleu, qui comptera deux chapitres. Les légendes du mercredi étant supposées imiter l’allure d’un conte traditionnel, ne vous étonnez pas si j’ai un peu changé de style pour l’occasion.

C’est parti.

Chapitre premier – La belle renarde

         Il était une fois, dans un petit village au creux d’une vallée, une jeune fille d’une beauté exceptionnelle. Si elle venait à sourire, ses yeux s’illuminaient de reflets scintillants, et le dessin de sa bouche formait une courbe si délicate qu’on l’aurait crue peinte sur une toile de soie. Même si une larme perlait au coin de son œil, elle ne parvenait pas à être laide : le chagrin lui donnait d’autres attraits. Son front ni son nez ne se chiffonnaient, ses sanglots ressemblaient presque à une mélodie. Elle avait tout juste l’air d’un ange pris de mélancolie. Lorsqu’elle marchait, elle donnait à peine l’impression de poser le pied à terre, tant elle était gracieuse. Ses longs cheveux ondulaient sur ses épaules et dans son dos, comme s’ils veillaient à ne jamais la gêner. Son corps s’était sculpté selon des formes douces ; ni trop prononcées, ni trop discrètes. Un équilibre idéal , complété par ses longues jambes, sa taille souple et son cou de biche. L’ovale de son visage, la rondeur de ses épaules, jusqu’à la couleur de ses pommettes : rien ne paraissait avoir été laissé au hasard. Elle semblait née du rêve d’un artiste, ou peut-être venue du royaume des fées.

C’était précisément la source de tout son malheur.

Car la pauvre jeune fille, toute belle qu’elle était, ne parvenait pas à trouver un fiancé.

En effet : dans le village où elle vivait, aucun homme ne se risquait à la courtiser. Bien que pour ainsi dire aucun d’entre eux ne puisse être insensible à elle, ils ne pouvaient se résoudre à tenter de l’approcher. Face à tant de grâce et de charme, comment pouvaient-ils espérer gagner son cœur ? Beaucoup pensaient qu’elle n’accepterait jamais leur cour. Voire, qu’elle ne les remarquerait même pas. Certains se méfiaient : une pareille beauté devait forcément cacher quelque chose. A n’en pas douter, elle était coquette, ou peut-être orgueilleuse, capricieuse ; ou pire, manipulatrice. Sans même lui avoir un jour adressé la parole, ils étaient déjà plus suspicieux que les femmes du village. Car ces dernières étaient souvent les premières à avoir fait courir ce genre de rumeur. Même si, pour tout vous dire, certaines d’entre elles se sentaient également troublées en présence de la belle. Et d’ailleurs, ce sont la plupart du temps les mêmes qui colportaient le plus de bruits. D’autres, plus commères encore, prétendaient qu’une si jolie femme ne devait pas contribuer de beaucoup à la vie d’une maison : comment était-elle toujours si impeccable sans jamais se salir les mains ? C’était parler sans la connaître, à nouveau. La brave jeune fille était talentueuse : non content de sa beauté, le destin avait voulu lui offrir deux autres dons, celui de l’ébénisterie et de l’orfèvrerie. Elle agrémentait les objets fabriqués par les artisans du village des plus charmants atours. Pierres, perles, poudres de minéraux : elle savait comment mettre toute création en valeur, d’une petite boîte à une table de chevet. Ou bien, cisailles et poinçon à la main, elle dessinait avec patience en découpant soigneusement le bois, transformant la forme d’origine en une pièce unique. Ses arabesques et ses torsades étaient reconnaissables entre mille : elle y mettait tant d’application. Quand bien même, la défiance perdurait. On murmurait qu’elle payait un pauvre apprenti pour faire ce travail à sa place, qu’elle avait sûrement du le séduire. Les plus médisants allaient jusqu’à prétendre que le Diable en personne l’aurait créée, elle, « la tentatrice, » dans le seul but d’attirer les cœurs fragiles. Et il y avait encore ceux pour ajouter qu’une femme pareille serait impossible à vivre, puisqu’elle attirait tous les regards vers elle. Combien de jalousies, combien d’inquiétudes pouvait-elle générer dans le cœur de son éventuel mari ? Elle était bien trop belle pour ne pas en jouer, il était plus que certain qu’il faudrait la garder sans cesse à l’œil. Aucun homme du village ne se sentait prêt à assumer le rôle du gardien séculaire de sa beauté. Alors on s’en remettait au vieil adage, qui veut que de toute manière, la beauté est un charme éphémère, si extraordinaire soit-elle. Et on ignorait son désespoir.

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Oh, qu’elle était triste, la belle. Elle était si triste de voir, jour après jour, moisson après moisson, les jeunes filles voisines célébrer leurs mariages. Quel sourire désolé elle avait, les yeux brillants, quand elle agitait son mouchoir pour faire signe aux charrettes qui quittaient le village, un nouveau couple à leur bord, vers leur nouvelle vie. Quelle amère douleur lui rongeait la poitrine, en regardant une jeune mère bercer son nouveau-né. Et le soir elle priait, elle priait à genoux devant son lit en suppliant, disant que si jamais un jour elle venait à enfanter, son bébé soit préservé de cette beauté insupportable. Parfois aussi, elle priait de devenir un peu moins belle, juste assez pour cesser de susciter tant de défiance. Et le temps passait, passait. Et les fiançailles continuaient. Et les jeunes hommes peu à peu, désertaient le village. Ne restaient presque que des couples, à peine quelques anciens.

Pour oublier sa tristesse, la jeune fille de temps en temps allait rejoindre un lieu secret, où elle savait que personne ne la suivrait. Elle partait de derrière sa maison, suivre un chemin qui serpentait entre les taillis vers la forêt. A force de le parcourir, un vrai chemin avait commencé à se tracer sur le sol. Elle connaissait le trajet par cœur : après le groupe de buissons de roses vertes, tourner à droite, fixer la souche du marronnier jadis déraciné par l’orage, puis pas tout-à-fait devant, tourner à gauche. Continuer tout droit, jusqu’à voir un talus percé d’un terrier de renard. Partir à gauche du terrier, marcher encore un peu, quitter la ligne droite pour traverser légèrement en biais entre les fougères. Écarter les branches basses des arbres au-devant, un dernier effort, et elle y était : les berges de l’étang bleu.

Une petite clairière, simplement. Au milieu de laquelle se découpait un étang translucide, d’une eau bleutée particulière. Une légende de son village racontait qu’un jour où Dieu s’était mis en colère, le ciel en avait été si ébranlé qu’un morceau s’en était détaché, pour atterrir dans cette clairière, et creuser cet étang. D’où cette couleur si affirmée. Assise dans l’herbe, elle regardait les grenouilles nager et sauter sur les nénuphars, écoutait les oiseaux pépiller dans les arbres alentour, restait fascinée par les reflets parfois multicolores du soleil à travers la surface. Des canards, des poules d’eau venaient cancaner sur les rives ou se dandiner entre les roseaux. Des libellules et des papillons dansaient un perpétuel ballet ça et là au-dessus de l’eau. Elle venait si souvent qu’à la longue, même les animaux qui se désaltéraient ne s’enfuyaient plus s’ils la voyaient. La vieille renarde du terrier, des écureuils, des lapins, un sanglier et ses marcassins, et avec de la chance une biche ou un cerf pouvaient ainsi surgir des bois et lui tenir compagnie. Elle ne dérangeait personne, elle restait là, les regardait.

« Eux au moins ; pensait-elle ; ils n’ont pas peur de moi ».

Certains en effet, en venaient l’approcher d’assez près pour qu’elle en soit certaine. Un levraut particulièrement téméraire avait même un jour sauté sur ses genoux, échappant à la surveillance de sa mère. Cette dernière, qui obéissait à sa crainte maternelle, avait d’abord sauté à petits bonds pour reprendre son petit. Mais en constatant que la jeune fille ne bougeait pas, elle s’était arrêtée devant elle. Et le petit, le nez frétillant, s’était endormi. Le crépuscule venu, la demoiselle avait d’elle-même délicatement pris la boule de poils somnolente dans ses mains pour la déposer devant sa mère, qui après un regard difficile à décrire, avait réveillé et entraîné son garnement d’un petit coup de museau vers les fourrés. La renarde, elle aussi, tenait une place atypique dans le cœur de cette invitée spéciale. Depuis longtemps déjà, elle avait repéré cette créature rousse, qu’elle voyait par moments fureter la nuit aux abords du village, en chasse. Néanmoins, un jour, elle s’était inquiétée de ne pas l’avoir vue durant un certain temps, et était partie à sa recherche. Ainsi avait-elle fini par trouver son terrier. Et elle s’était rendue compte que la pauvre bête avait une patte sérieusement blessée. Malgré plusieurs tentatives pour essayer de la soigner, la renarde ne l’avait pas laissée approcher. Elle était alors allée demander conseil au trappeur du village – qu’elle n’appréciait pas beaucoup, mais savait qu’il était sûrement le plus renseigné sur le sujet. Avec effroi, elle avait écouté son explication sur la manière dont certains renards arrivaient à se libérer des pièges qu’il posait en forêt : en se rongeant la patte jusqu’à l’os pour réussir à s’enfuir. Répugnée et horrifiée, elle était retournée voir la renarde en déposant près de son terrier des baies, dont elle connaissait les vertus cicatrisantes.

« J’espère qu’elle les mangera » avait-elle souhaité, non sans un reste d’inquiétude.

La blessure était importante, et en guise de contribution supplémentaire, elle avait traqué et détruit à coup de bâton les pièges qu’elle avait pu trouver dans la forêt. Un beau jour cependant, retournant au terrier, elle ne vit plus la renarde. Le cœur battant, elle s’était enquise de son rétablissement, tâchant de la trouver en explorant le périmètre. Et c’était au fil de ces fouilles de la zone qu’elle avait trouvé l’étang bleu pour la première fois. Devant elle, sur la rive opposée, la renarde se dorait au soleil, sa patte toujours écourtée, mais sans plus une goutte de sang. Sa superbe queue battit légèrement l’air quand elle sembla reconnaître la jeune femme. Elle la regarda longuement, mais ne s’enfuit pas. Si elle ne grogna pas non plus, ses oreilles, alertes, se tournèrent malgré tout vers elle.

« J’ai compris. Je te laisse tranquille. » Avait murmuré la belle en se retirant à reculons, sans la quitter du regard.

Toutefois, ça ne l’avait pas empêchée de revenir près de l’étang. Et bien sûr, elle avait revu la renarde. C’était à présent l’une des plus habituées à ses visites, et sans doute l’une des plus anciennes habitantes de la forêt. Un tempérament que cette bête : quand elle le voulait bien, elle décidait de venir s’allonger assez près de sa protectrice. Elle tournait sa belle tête pour la toiser du regard, comme si elle lui concédait le privilège d’être sa voisine. Cela amusait beaucoup la jeune fille, qui lui répondait par un salut poli, en opinant du chef.

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Ces petits moments mettaient un peu de baume au cœur de la belle. Près de l’étang bleu, elle ne pensait plus à la méchanceté ignorante des villageois. A sa solitude, à son amour déçu de ne pas trouver de cœur pour l’accueillir.

Malheureusement, ses disparitions régulières avaient commencé à entraîner de nouvelles spéculations : on prétendait maintenant que c’était une sorcière. Qu’elle s’isolait pour s’adonner à une sorte de rite païen, ou concocter des potions ensorceleuses. Avec le dépeuplement progressif du village, les choses empiraient, elle ne pouvait que le constater : auparavant, essayait-elle d’apporter une tarte à ses voisins, elle avait une chance sur deux de réussir à l’offrir. Si une femme lui ouvrait, elle la prenait. La jeune fille savait que cette dernière prétendrait sans doute l’avoir faite elle-même devant son mari et ses fils, qu’importe. Au moins avait-elle le sentiment d’être appréciée. Si un homme lui ouvrait, il refusait presque toujours. Il ne voulait pas prendre le risque que sa femme ou sa fille le pense séduit par « la belle », en recevant ses cadeaux. Ou il ne voulait pas que son fils le soit.

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A présent qu’il ne restait que les plus aigris, impossible d’espérer être acceptée en offrant quoi que ce soit : elle rapportait systématiquement ses tartes chez elle. Avec cette hypothétique sorcellerie qu’on lui prêtait, sa gentillesse aussi était devenue sujette à soupçon, ou même à pire : une voisine l’avait traitée « d’empoisonneuse », manquant de lui jeter l’une de ses tourtes au visage. Elle avait bien essayé de donner des légumes de son jardin ; là au moins, elle n’y avait pas touché, peut-être que cela fonctionnerait…Même pas. Mais il y avait plus grave. Le menuisier et le forgeron, commençaient à lui confier de moins en moins leurs travaux. La situation devenait critique : si elle n’avait plus de travail, comment allait-elle vivre ?

« Maudite beauté, maudite sois-tu ; s’agaçait-elle ; pourquoi faut-il que je sois belle si tout le monde pense que c’est un mal ? »

Elle décida alors de se faire discrète. Puisque se beauté posait problème, elle la cacherait. Elle s’habilla de sorte qu’on ne puisse voir ni sa taille, ni la forme de son corps, drapée dans une  cape en dépit du temps. Elle s’emmitoufla dans un grand châle pour cacher son cou et le bas de son visage, et attacha ses cheveux dans un grand chignon compact. Elle allait jusqu’à garder les yeux baissés si on lui adressait la parole. Le résultat fut atterrant : les villageois devinrent encore plus hostiles. Pourquoi se mettait-elle à se cacher ainsi ? Elle était malade ? Peut-être se transformait-elle réellement en monstre après tout ? On commença à l’éviter. A présent que son joli visage disparaissait dans les plis de son châle, il buvait ses larmes qu’elle ne retenait pas, sans que personne ne la voie pleurer. Triste consolation. S’ils avaient été plus attentifs, les villageois auraient vu son dos frémir. Mais auraient-ils seulement accepté de le voir ?

Et ses larmes muettes coulaient. On ne se cachait même plus pour murmurer des messes basses à son sujet quand elle passait. Elle se mordait les lèvres pour ne pas répliquer. Devait-elle aller acheter du pain, elle redoutait les commentaires dans la file d’attente. Et anxieuse, ses ongles griffaient ses mains. En les lavant après avoir terminé un ouvrage, elle vit à quel point elle les avait abîmées, et se mit à porter des gants. Nouvelles rumeurs. Les mères détournaient la tête de leurs enfants d’elle, en leur ordonnant de ne pas croiser son regard. Elle en était si peinée que parfois, elle mettait de longues heures à trouver le sommeil. Le moindre chuchotement la faisait sursauter. Un matin, elle s’aperçut en nouant son chignon que ses tempes avaient un peu blanchi. Elle remonta sa cape pour les cacher sous sa capuche. Et peu à peu, le dégoût laissa place au rire. On se moquait à voix haute de cette tenue étrange. Elle se rencognait encore plus sous sa cape et son châle, essayant de disparaître. On riait quand elle parlait, feignant de ne pas l’entendre derrière ses tissus. Les enfants même, dans leur innocente cruauté, la mimaient en se couvrant de leurs pulls, des moufles aux mains même par beau temps. Ils en avaient fait un personnage de leurs jeux, qu’ils appelaient : « le fantôme des couvertures ». Cette blague enfantine lui avait pincé le cœur. La première fois qu’elle l’avait entendue, elle en perdit l’appétit pour la journée. Pour ne rien arranger, les travaux d’artisanat se raréfiant de plus belle, elle dut souvent jeûner. Amincie, ses vêtements devenaient trop larges, et elle donnait effectivement l’impression d’un spectre, glissant comme une apparition. Cet aspect déclencha une nouvelle attitude chez certains villageois : de la curiosité. Des questions brusques, voulues comiques :

« Eh la belle, c’est pour croquer les hommes n’importe où que tu trimbales toute ta literie avec toi ? »

Blessée, elle ne disait toujours rien. Pleurer devenait si habituel, qu’elle en avait même oublié la sensation de ses joues sans larmes.

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Pourtant un soir, alors qu’elle rentrait de son repos près de l’étang, elle vit deux hommes dont elle n’arrivait pas à deviner le visage dans la pénombre. Ils attendaient, derrière la clôture du potager. Accrochant ses gants à un crochet sur la clôture, elle se prépara à aller les saluer. Elle avait ouvert le portillon et s’était approchée d’eux, étonnée de voir des gens qui pour une fois lui rendaient visite. Et sans dire un mot, l’un d’eux l’avait saisie par le bras en l’attirant à lui, et avait arraché son châle pour le jeter à terre.

« Qu’est-ce que tu caches là-dessous, hein ? Dans le temps, c’était agréable à regarder. Montre voir si ça a changé. »

Elle se débattit tant qu’elle put, frappant ses jambes à coup de pied, bougeant dans tous les sens pour se dégager…Mais il la maintenait fermement contre lui, son bras serré comme un étau autour d’elle. Et elle était si fatiguée par ses privations et ses nuits sans sommeil qu’elle ne pouvait espérer le repousser par la force. De sa deuxième main, il lui fermait la bouche, tandis que le second homme tira de sa poche un outil dont elle reconnu la forme : une lame.

« Fais donc voir à quoi tu ressembles, toi qui es si belle. »

Tirant sur le tissu de sa robe d’une main, il déchira son corsage et sa jupe à l’aide de son couteau, d’un trait. Les larmes qu’elle sentit envahir ses yeux lui donnèrent l’impression de les déchirer à leur tour, tant elles étaient acides. Derrière elle, le premier inconnu se collait sans retenue à son dos. Il frottait sa taille contre elle en lui chuchotant :

« Tu vois ce que tu me fais, diablesse ? Tu le sens ? Sens-le bien, là, plus fort. Tu vois, tu m’as jeté un sort…Et ce sort-là, je connais le moyen de le guérir. Alors tu vas le faire. »

Une nausée ébranla son torse. Les mâchoires crispées, elle essaya d’avaler sa salive pour se retenir de vomir par réflexe. Malheureusement à force de pleurer, sa gorge était desséchée et elle ne réussit qu’à l’irriter davantage. Le second homme s’approcha d’elle et plaça la lame près de son cou, son autre main écartant les pans de tissu :

« Eh bien la sorcière, tu nous prends moins de haut ! A quoi ça rime, de t’envelopper dans tes chiffons ? On n’a plus le droit de te regarder, c’est ça ? Tu es trop belle pour nous, peut-être ? Je vais te montrer ce qui arrive à une putain quand elle veut faire la marquise. On va bien voir si t’es si fière avec les cuisses ouvertes. »

Sans le voir, elle entendit le cliquetis d’une boucle de ceinturon. Sitôt sa phrase terminée, l’autre avait commencé à faire glisser son bras plus haut, sa main avide cherchant ses seins. La chaleur du deuxième devenait dangereusement proche. Les jambes pliées, il agrippa ses fesses, prêt à rentrer en elle en les écrasant contre lui.

C’est alors qu’à cet instant précis, quelque chose de violent lui fit ouvrir les yeux tous grands. Quelque chose de désespéré. Quelque chose d’aussi excessif et vital que l’instinct de la vieille renarde. Sauf qu’en lieu de se trancher la patte, elle profita de la posture incertaine de son agresseur pour attraper d’un geste vif le poignet qui tenait la lame. Et là, elle planta ses ongles dedans, aussi fort que la panique le lui permettait. Elle s’imaginait avoir des griffes, comme la renarde. Elle serra sans pitié le poignet en sentant les veines et les artères sous ses doigts. Avec un cri plus de surprise que de douleur, l’inconnu voulu se lever, mais son pantalon qui lui était tombé aux genoux le rendait maladroit. Saisissant l’occasion, elle lui expédia un coup de pied pour le faire tomber en arrière. Puis, elle agrippa la main de celui qui était derrière elle, trop décontenancé pour avoir réagi assez vite. Et elle la mordit, enfonçant ses dents avec la même rage que ses ongles dans le poignet du premier.

« Espèce de garce ! Catin ! » Hurla-t-il, bien blessé, lui.

D’un coup de coude, elle le força à se décoller d’elle et bondit vers la clôture. Sans réfléchir, elle s’empara d’une bêche restée contre la remise où elle rangeait ses outils de jardinage, et la brandit vers les deux hommes en se retournant. Soudain, au moment où elle voulut parler, un effet inattendu se produisit.

Cela faisait longtemps à présent. Longtemps qu’elle ne parlait presque plus. Si longtemps qu’elle pleurait, que sa gorge nourrie du sel de ses larmes avait anesthésié ses cordes vocales. Si longtemps maintenant qu’elle se taisait, devant les moqueries et les rumeurs. Sa voix s’était enfouie dans les profondeurs de ses souvenirs, et tout ce temps, tous ses silences, la firent sortir transfigurée. Ce n’était pas la voix cristalline et légère qu’on avait pu lui connaître. C’était une voix rauque, aussi écorchée qu’elle-même pouvait l’être par la lassitude. Plus de mélancolie. Plus de tristesse. C’était la colère, une colère orageuse et indignée qui donna sa couleur à cette voix quand elle tonna :

« Disparaissez ! Immédiatement ! Disparaissez de chez moi ! »

La lune, comme par un fait exprès, émergea complètement des nuages de la nuit à ce moment-là. Un de ses éclats tomba sur le métal de la bêche, et aussi triviale que soit cette arme, le tableau était impressionnant : elle était là, droite, hors d’elle, dressée dans ses lambeaux de vêtements, sa grande cape déployée derrière elle. Ses cheveux s’étaient dénoués dans la lutte, ils flottaient autour de son visage incendié par ses deux yeux brûlants. Elle ressemblait à un fauve, en pleine fureur. Sa voix éraillée grondait comme un rugissement ; et la lumière blanche de la lune qui étincelait sur le métal avec un reflet cru paraissait lui conférer le pouvoir des éclairs : elle avait l’air prête à déchaîner une tempête. Face à elle, les deux hommes reculèrent, terrorisés. Grâce à la lune, elle put voir leurs visages se décomposer tandis qu’ils croyaient avoir déclenché le courroux d’une vraie sorcière. Elle leva sa bêche, en avançant d’un pas. L’effet fut immédiat: avec un unanime hurlement aigu, tous deux s’enfuirent en détalant comme deux chevaux piqués par un frelon. De loin, elle cria à leur adresse :

« Plus jamais vous ne vous approcherez de moi, plus jamais ! Un seul pas, un seul regard, et je vous tuerai ! »

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Sur ce dernier mot, toute sa haine sortit. Sa voix se déforma d’une manière effrayante. Mais elle arrivait au bout de ses forces. Laissant retomber la bêche, celle-ci lui glissa des mains. Puis à son tour, elle s’effondra sur le sol, épuisée. Ce n’est qu’au petit matin qu’elle se réveilla. Heureusement, les inconnus qui l’avaient attaquée avaient été trop convaincus par son « sortilège » pour retenter leur chance.

Après cet événement, les choses prirent une tournure nettement plus agressive, au village. Pendant un moment, plusieurs fois, elle retrouva son jardin saccagé. On l’insultait directement. Le boulanger refusa même de lui vendre son pain.

Cependant, petit à petit, les choses finirent par s’apaiser. Ou plutôt, on en venait à ne plus faire attention à elle. Avait-on épuisé toutes les plaisanteries, toutes les injures à son adresse ? Dans tous les cas, on l’ignorait. Près d’un mois s’écoula sans que son jardin ne soit vandalisé. Les enfants depuis un bon moment, ne parlaient plus du « fantôme des couvertures ». La belle se dit qu’enfin, elle allait pouvoir vivre en paix. Bien sûr, être invisible, ça n’était pas idéal. Mais plutôt ça qu’un retour en arrière. Elle en ressuscitait de très brefs sourires, de temps à autre. Sur les bords de l’étang, elle s’offrait de longues siestes, profitant de la  détente. La vie suivait un cours, peut-être pas le meilleur, tout au moins, elle se passait.

Jusqu’à un matin.

Alors qu’elle pensait avoir retrouvé un semblant de stabilité dans son quotidien, elle trouva un mot sur sa porte, cloué et signé par le menuisier qui lui signifiait ne plus vouloir avoir affaire à elle pour son travail.

Elle le décrocha. Sa main fut parcourue d’un tremblement. Elle le relut plusieurs fois, en murmurant, comme si l’entendre et le lire à la fois le rendait plus réel. Ses yeux s’agrandirent, embués, elle les referma en les crispant. Les dents serrées, elle ressentit une brûlure sourde à la poitrine, armée pour jeter un cri. Mais celui-ci resta prisonnier, elle refusa de l’entendre. Et elle le sentit protester, ce cri, qu’elle ne voulait pas libérer. Pour se calmer, elle prit de longues inspirations, forcées, en s’obligeant à ne pas pleurer. A quoi bon, de toute manière. Ça n’aurait même pas dû la surprendre. Elle aurait dû comprendre depuis le jour où elle avait commencé à porter cette tenue ridicule. Ça n’allait  jamais finir. Ils n’en auraient jamais fini avec elle. Tant qu’elle serait là. Froissant le papier en boule dans sa main, elle fit demi-tour, et marcha presque sans regarder où elle allait, d’un pas pressé, à la limite de la course. Derrière la maison, elle se mit à accélérer sur le chemin de l’étang bleu. Arrivée là-bas, elle se jeta dans l’herbe douce et se recroquevilla sur elle-même. Et elle demeura, roulée en boule, sur la rive. Quelle idiote elle avait été. A quoi donc avaient servi tous ses efforts, toutes ses tentatives ? Pourquoi s’était-elle autant cachée, obligée à sourire et à visiter ses voisins ? Pour ne récolter que du mépris, et encore de la méchanceté.

Résolue à ne pas bouger, elle tressaillit en sentant quelque chose buter contre son pied. Immédiatement alarmée à l’idée que quelqu’un ait pu la suivre, elle se dressa sur ses bras. Mais ce ne fut que pour poser les yeux sur un lièvre, venu près d’elle, et qui effrayé par sa réaction, repartit bien vite dans un buisson. La jeune femme se sentit sourire, l’air désolé. On aurait pu croire qu’il était venu lui demander : « qu’est-ce qui ne va pas ? » Et elle l’avait fait fuir. Néanmoins, son petit museau finit par ressortir des fourrés, et ses deux grandes oreilles suivirent. Cette fois elle eût un vrai sourire. Doucement, elle étendit la main au-devant d’elle, lui faisant signe d’approcher. Quelle ne fut pas sa surprise quand il s’avança, suivi par un, deux, trois…Six petits levrauts. Était-ce l’aventurier qui l’avait jadis adoptée comme nid ?

« Tu as bien grandi » murmura-t-elle.

Malgré sa voix abîmée, le lièvre ne prit pas peur et continua sa route, suivi par ses petits. Il arriva tout près, juste à portée de sa main, qu’il flaira avec intérêt. Plus hésitants, les plus jeunes rejoignirent leur père pour former autour de lui comme une ceinture duveteuse. Osant déposer un doigt sur la tête de son compagnon, elle le vit fermer les yeux et s’aplatir sur l’herbe…Puis finalement, accepter la caresse. En remplissant ses poumons d’air, calmement, elle resta pensive. La délicatesse de ce moment lui faisait du bien. De temps en temps, elle regardait la surface de l’étang à quelques pas devant elle. Il scintillait toujours, mais pour une raison inconnue, il lui semblait moins bleu que d’habitude.

A nouveau cependant, elle fut tirée de sa contemplation par quelque chose. Quelque chose, qui tirait frénétiquement sur sa manche. C’était le lièvre, redressé sur ses pattes arrières pour s’attaquer au vêtement.

« Hé ! Dit-elle en riant; rend-moi ça, s’il te plaît, j’en ai encore besoin. »

Peine perdue, le lièvre insistait, reprenait un autre pan de tissu. Il ne le rongeait pas, pourtant. Devant cette insistance, elle fronça les sourcils : les petits s’étaient mis à tourner et sautiller sur place en tapant de la patte arrière sur le sol, le nez tourné en direction des fourrés. Elle avait entendu le trappeur parler de cette attitude : chez les lapins comme chez les lièvres, elle annonçait un danger. Peut-être voulaient-ils la prévenir ? De quoi ? Elle décida de ne pas réfléchir trop longtemps et entreprit de se relever. Une fois debout, le lièvre et sa portée commencèrent à rejoindre encore une fois les buissons. Cette fois, certains se retournaient et la regardaient avec insistance alors qu’elle finissait de se lever.

« Ils veulent que je les suive », pensa-t-elle.

Acquiesçant à l’adresse de ses guides sans trop savoir s’ils pouvaient interpréter ce geste, elle avança à petits pas pour ne pas les effrayer. En écartant les buissons, elle posait un pied devant l’autre avec précaution, prenant garde de ne pas marcher sur l’un des levrauts par accident. Les lièvres continuèrent à sautiller, et elle dut presser le pas pour les suivre dans les feuilles mortes. Zigzaguant entre les arbres et les taillis, elle reconnût subitement l’endroit où ils l’avaient ramenée : le terrier de la renarde. Sans en approcher de trop près, ils se tirent immobiles, la tête tournée vers elle, le nez remuant.

Elle se sentit pâlir. S’ils l’avaient amenée jusqu’ici, ça ne pouvait pas être un hasard. Sur la route de l’étang, elle avait couru si vite qu’elle n’avait pas fait attention à lui en passant au-devant. Lentement, essayant de faire le moins de bruit possible, elle approcha du terrier qui à première vue, semblait désert. Mais parvenue à son entrée, lorsqu’elle se pencha pour en être certaine, elle fut détrompée : la renarde était bien là. Allongée, les pattes repliées les unes sur les autres, sa tête si digne affaissée sur le sol.

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« Non…» s’entendit-elle dire malgré elle, ce qui n’échappa pas à l’ouïe de sa vieille amie.

Celle-ci entrouvrit les yeux avec peine, ses babines se retroussèrent dans un réflexe de méfiance. Devant le visage familier, elle tenta de relever la tête, pointant son fin museau dans sa direction. Elle reconnut son odeur et cessa de grogner, mais sans parvenir au bout de son effort. A peine redressée sur un flanc, elle retomba dans la terre avec un faible gémissement. Face à elle, la jeune femme tremblait jusqu’aux lèvres. Sans réaliser que la renarde ne pouvait toujours pas la comprendre, elle se mit à parler :

« Non, ce n’est pas possible…Bats-toi, tu ne peux pas abandonner…Tu ne peux pas partir…S’il te plaît…Reste avec moi…Ne me laisse pas…Je t’en prie, essaye encore… »

Contre toute attente, la vieille renarde émit un nouveau grognement et cette fois, plia une patte avant. Puis l’autre, et soufflant avec difficulté, parvint à se hisser sur ses antérieurs. Sa compagne comprit enfin le problème : elle n’avait plus la maîtrise de ses pattes arrières. Une séquelle de la blessure d’autrefois ? Un accident de la vieillesse ? Qu’importait. La renarde se traîna poussivement à l’orée du terrier, jusqu’à ce que ses deux pattes valides flageolent, et refusent de la porter plus loin. Elle s’affaissa aux genoux de son amie, qui se maudit de ne plus arriver à pleurer. Elle avait la sensation que son cœur allait se fendre en deux. La douleur de cette bête lui était insoutenable. Cette bête si fière, si courageuse, qui lui avait malgré elle apprit à se défendre, une nuit où elle en avait eu besoin. La belle se pencha vers la renarde, presque à plat ventre, et chuchota tout près d’elle :

« Dis-moi…Dis-moi ce que je dois faire…Qu’est-ce que je peux faire ? »

Pour toute réponse, la renarde tourna ses yeux fatigués vers son visage et entrouvrit la gueule. Sa langue était si sèche qu’elle en avait l’air presque raide. Son amie comprit.

« Viens, je vais t’emmener jusqu’à l’eau ».

Hésitant tout de même à s’approcher trop vite, elle avança ses bras autour d’elle avec mille précautions. Mais la renarde ne réagissait plus. L’ombre du dernier sommeil pesait déjà sur ses paupières âgées. La prenant par la taille, la belle la tira délicatement jusque sur ses genoux, de manière à pouvoir la porter en lui soutenant le dos, et les hanches. Redressée, la renarde dans les bras, elle constata en se retournant que les lièvres avaient disparus.

« Tu vois; dit-elle à son oreille ; ils ont encore peur de toi ».

La belle bête eut un souffle, qui aurait pu ressembler à un rire. Marchant lentement pour ne pas la brusquer, la jeune femme se dirigea vers l’étang bleu en sens inverse. Elle eût toutes les peines du monde à franchir les branches et les buissons sans trop tanguer, mais enfin, elle finit par y parvenir. Dans la clairière, les oiseaux ne chantaient pas beaucoup, ce jour-là. Cependant, au creux des fourrés alentour, elle pouvait sentir la présence d’autres animaux, tapis dans l’ombre. Avec cérémonie, elle avança jusqu’au bord de l’étang et s’agenouilla doucement sur la rive, déposant sa précieuse compagne près des roseaux. Péniblement, la bête eût un regard brillant vers son amie, puis inclina à peine sa tête pour laper dans l’eau claire. Ce spectacle achevait la belle, qui tordait le tissu de son châle en s’efforçant de ne pas se jeter à son cou. Avalant sa dernière lampée, la renarde releva tout à coup la tête vers le ciel, les yeux plus ouverts, comme si elle voulait vérifier quelque chose.

« Tout va bien; murmura son amie d’une voix brouillée; tout va bien se passer, ne t’inquiète pas. »

Alors, sans un bruit, la vieille renarde abaissa la tête entre ses deux pattes et coucha son museau près du rivage. Sur ses pattes arrières immobiles, croisées l’une par-dessus l’autre, elle replia sa longue queue touffue qui la recouvrit presque jusqu’à la truffe. Puis, refermant ses beaux yeux bruns, presque paisiblement, son flanc jusque-là encore soulevé par d’infimes mouvements s’immobilisa.

La belle ne pouvait plus tenir. Elle fondit sur le corps encore tiède et doux de son amie, et entoura sa tête de ses bras. Hoquetant sans parvenir à s’arrêter, elle la serra contre sa poitrine. Rien n’aurait pu la faire songer à se détacher d’elle ne serait-ce que d’un pouce. Autour d’elle, les oiseaux s’étaient tout à fait tus, maintenant. Un silence voilé soufflait sur la clairière, qui toute entière, se joignait à son deuil. Seuls, dans les taillis, le froissement des animaux contre les feuilles signala leur départ. Peut-être avaient-ils eux aussi, rendu leur dernier hommage à cette habitante de la forêt. Le vent bruissait à peine, frémissant sur la surface ternie de l’étang. Tout cela, elle ne le vit pas. Elle restait attachée à la tête rousse, incapable de la lâcher. Un long moment passa, au cours duquel elle demeura prostrée sur le corps de la renarde. Puis, au bout d’un certain temps, elle aussi, arrêta de bouger.

Perdue dans l’odeur fauve de la fourrure, elle garda les yeux fermés. Petit à petit, elle desserra l’emprise de ses bras pour, lentement, se relever. Son visage était calme, à présent. Pas de trace de larme, plus de plis de chagrin. Ses yeux s’ouvrirent pour embrasser le spectacle de l’étang et de ses rives désertes. Elle épousait toute entière le silence de la clairière, le dos droit, les lèvres immobiles. Plus un seul tremblement. Simplement, un vide.

Une main toujours déposée sur l’épaule de la vieille renarde, l’autre sur son genoux replié, elle respirait posément. Le vent seul dénombra les minutes qui passèrent jusqu’à ce qu’une petite phrase sorte de sa bouche.

« C’est trop. » Dit-elle.

Avec des gestes mécaniques, elle entreprit de défaire ce qui restait de son chignon. Ses cheveux retombèrent derrière elle, elle se débarrassa ensuite de son châle. Puis, elle défit l’attache de sa cape qui le rejoignit dans l’herbe. Et enfin, elle ôta ses gants qu’elle déposa par-dessus la mare de tissu usé. Un petit sourire lui effleura les lèvres. Plus question de se cacher. Plus question de fuir, ou de s’excuser. Depuis combien de temps n’avait-elle plus pris le temps de s’apprêter, de se coiffer, ou de se soigner ? Tout cela allait changer. Elle devait arrêter de battre en retraite. Et justement, le miroir naturel de l’étang serait un parfait partenaire pour l’aider à retrouver ses vieux réflexes.

En se décalant, elle s’approcha à genoux de la rive, se pencha sur la surface et…

…Ce qu’elle vit dans le reflet de l’eau lui fit presque pousser cri d’horreur.

La figure osseuse et blême d’une femme laide à faire peur lui rendait son regard. Sur son front serpentaient de profondes rides, creusées, ancrées dans sa chair. Ses sourcils s’étaient clairsemés, devenus presque invisibles. Ses lèvres livides et amincies disparaissaient dans sa peau. L’une d’elle portait même la cicatrice d’une marque de ses dents. Quant à son nez, il donnait l’impression de transpercer son visage tant elle avait maigri. Son os saillait sous sa peau, de même que ceux des pommettes délavées qui l’encadraient. Au-dessus d’elles, ses yeux paraissaient énormes, enserrés par de larges cernes mauves, les rides d’épuisement, et ses paupières boursouflées par les larmes. Ils jaillissaient tous grands comme s’ils allaient lui sortir de sous le front. Et à leurs côtés, sur ses tempes, sa cascade de cheveux avait complètement disparu. Étouffés, usés, dévorés par un blanc grisâtre, ils étaient devenus aussi secs que du fil de couture. Beaucoup étaient tombés, révélant son crâne par endroits. A leur place, une crinière inégale et emmêlée peinait à recouvrir les épaules qu’elle avait autrefois habillées mieux qu’un voile de satin. Même ses oreilles lui semblaient avoir grandi, à présent que sa chevelure ne les masquait plus. Où qu’elle pose les yeux sur sa peau, elle l’aurait crue jetée par-dessus son vrai visage pour tenter de le cacher, à la manière d’un tissu : elle était si fine qu’on devinait sans problème le bleu de ses veines à travers. Et dessous, la forme de sa tête, les creux et les os se précisaient tellement qu’elle ressemblait à un masque taillé dans le bois. Quand elle releva les mains vers sa bouche par un réflexe de panique, elle étouffa un second cri en constatant qu’elles étaient couvertes de cicatrices et de coupures, elles aussi décharnées, pareilles à deux serres couvertes de cette peau ternie.

Se jetant en arrière, elle les plaqua malgré tout sur son visage. Comment…Comment avait-elle pu devenir aussi hideuse ? Comment ne s’était-elle aperçue de rien ? Le sort était-il donc si injuste envers elle pour la priver même de sa beauté ? A peine eût-elle cette pensée que son ancienne prière résonna dans sa mémoire. Elle avait prié pour son futur enfant. Pour qu’il ne soit pas beau, comme elle. Elle avait jadis, désiré ne plus être belle, elle aussi, il y a longtemps. Elle en avait rêvé tous les soirs. La voilà exaucée.

Mais pas à ce point, s’indigna-t-elle envers elle-même, pas à ce point, elle avait souhaité ne plus être belle, pas devenir un monstre ! Qui voudrait l’épouser si elle ressemblait à une…Une…

« Une sorcière ? »

Elle écarta les doigts en ouvrant grand les yeux au travers de ses mains.

Les deux hommes du potager. Ils avaient été pétrifiés. Parce qu’ils l’avaient prise pour une sorcière.

Ses mains retrouvèrent ses genoux. Face à elle, son regard se posa sur le corps de la renarde, toujours étendue au bord de l’eau. En la regardant attentivement, elle observa une longue cicatrice sur son museau qu’elle n’avait jamais remarquée auparavant. L’une de ses oreilles portait des marques de griffure. Et bien sûr, elle savait que sous sa queue, il lui manquait toujours un morceau de patte arrière.

Sans s’en rendre compte, elle s’était remise à sourire.

« Alors c’était donc ça. C’était aussi simple que ça. C’était ça, que tu voulais me dire.« 

Elle perdait pied. Ses yeux devenaient fiévreux. Ses pensées s’enchaînaient en désordre, mélangeant tout à la fois.

Un choc la secoua alors que quelque chose tentait de sortir de sa gorge. Elle crût à un hoquet, mais elle se trompait. Nouveau choc. Ses lèvres se serrèrent. C’était autre chose. Pas un sanglot, pas un cri. Quelque chose qu’elle n’avait pas entendu dans sa propre bouche depuis très, très longtemps.

Quand elle reconnut enfin cette sensation de chaleur qui lui gonflait la poitrine, elle laissa sa bouche s’ouvrir toute grande pour libérer…Un immense rire. C’était un rire de démence, un rire tordu. Un rire, que sa voix ébréchée n’aurait pas pu mieux servir. Elle rit en écartant les bras, assise sur le bord de l’étang. Avec son rire, elle voulait remplir toute la clairière, toute la forêt, soulever les tuiles des maisons du village, balayer les palissades et faire s’effondrer leurs murs. Elle se releva, debout, renversant la tête en arrière, toujours plus en proie à ce qui se transformait en délire. Et comme guidée par ses propres éclats, elle se mit à avancer.

Un pas, puis deux, en direction de l’étang.

Elle avança encore, avant de s’arrêter à côté de la renarde. Son rire s’interrompit, il se mua en un sourire…Un sourire large, inexplicable, un sourire que nul ne lui avait jamais connu. Lentement, elle se baissa pour s’accroupir jusqu’à elle, et la souleva avec soin pour la reprendre dans ses bras. La serrant contre elle, elle reprit sa marche : son pied droit effleura l’eau, hésitant un peu avant de plonger tout entier dedans. Bientôt le second le rejoignit, plus avant. Petit à petit, elle continua de marcher vers le milieu de l’étang. L’eau montait de plus en plus, d’abord à ses mollets en épousant le tissu de sa robe. A ses genoux, ses cuisses. A sa taille enfin. Arrivée à ce niveau, elle eut un regard empli de tendresse vers le corps de la renarde qu’elle tenait toujours.

Elle recommença à marcher au cœur de l’étang. L’eau grimpa à ses coudes, engloutit la renarde sous sa surface, monta encore à gorge, à son menton…Bientôt, il ne resta plus d’elle qu’une fine toile de cheveux étalée au soleil, à peine visible sur le miroir de l’étang. A son tour, celle-ci disparut progressivement sous l’eau. Quelques bulles qui remontaient à cet endroit continuèrent leur danse pendant quelques instants à peine. Elles devinrent de moins en moins nombreuses. Plus que quatre, deux.

Et finalement, sans que personne ne puisse la voir, sans que personne n’ait pu le savoir, un éclat de rire s’évanouit dans une dernière perle d’air.

Au village, plusieurs semaines après, les habitants se rendirent compte de sa disparition. Rapidement, des rumeurs coururent qu’elle s’était changée en corbeau pour aller accomplir son office de sorcière ailleurs.

Pour une fois cependant, peut-être n’avaient-ils pas tout à fait tort…

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