Après Dark Shadows (2012) et Big Eyes (2015), Tim Burton est de retour avec une adaptation éponyme du roman de Ransom Riggs, sorti en 2011 et propulsé d’après la bande-annonce du film à l’état de « best-seller international ». Mes sourcils se froncent à l’attention de la publicité française, qui n’a pas du tout fait honneur à ce livre : je n’ai pas croisé une seule affiche le concernant à l’époque de sa publication, ni même le moindre article.

Toutefois, là-dessus, je dois remercier ce réalisateur : maintenant que j’en connais l’existence, je vais me ruer dans une librairie pour le lire. Pour cause, j’ai vu ce film deux fois dans la même semaine.

Lors de la seconde, dans la salle – pleine -, des gens de toutes les générations. Une femme d’une soixantaine d’années s’assied à côté de moi, et se présente comme une « burtonienne » de longue date. Pour rien au monde elle ne manquerait un de ses films. Sur l’autre siège qui m’encadre, une jeune femme me dit adorer le fantastique en général, et que la bande-annonce l’a séduite. Des amoureux de Tim Burton ou des amateurs de mondes extraordinaires : tout un public hétéroclite attend le début de la séance.

En revanche, avant de procéder, je me dois de céder quelques lignes à La Rageuse, qui s’exprimera en ces termes :

« à tous ceux qui ont tordu le nez en critiquant ce film « parce que quand même, il y a des scènes qui peuvent choquer les enfants« , je dis : zut. Personne n’a jamais déclaré, et certainement pas Tim Burton lui-même, qu’il réalisait des films destinés aux enfants. Vous l’avez présupposé vous-mêmes, au nom de quoi, ça, je ne le sais pas. Si vous trouvez le moyen d’en être choqués, c’est que vous ne vous êtes pas assez informés sur la filmographie et la « griffe » de cet homme. Parce que bon, si on part comme ça, il a aussi réalisé  Sleepy Hollow : la légende du cavalier sans tête (1999). Dans le cas de Miss Peregrine et les enfants particuliers, n’y avait pas de « déconseillé aux moins de douze ans » sur l’affiche ? Et ? Ça ne vous dispensait pas, selon la sensibilité de votre enfant – que vous êtes mieux placé pour évaluer que quiconque – de vous documenter, et de décider par vous-mêmes si oui ou non, vous estimiez que ce film peut s’adresser à lui ou à elle. Partir de l’a-priori que « registre fantastique = enfant », c’est au moins aussi logique que la croyance selon laquelle les films d’animation sont produits uniquement pour le même public. Mais ça, on en a déjà parlé en évoquant le cas de Pixar ici. Tenez, prenez Le labyrinthe de Pan (2006) de Guillermo del Toro. Complètement classé fantastique. Et pas du tout « pour les enfants ». Alors ça suffit, une fois pour toutes : aucune instance, loi, ou vérité générale ne prétend, n’a prétendu, ne prétendra que ces films sont destinés par essence à une audience aussi jeune. Si votre bambin a été secoué par ce film, le réalisateur n’y est pour rien.

Elle a fini, je crois.

Sur ce, cette critique peut commencer.

Jacob « Jake » (Asa Butterfield, hésitant pendant la première moitié du film, puis bien plus immergé dans son rôle) est un adolescent brun, maigrichon, aux yeux bleus, sans réelle particularité – de son propre avis. Son quotidien lui-même ne compte rien de bien trépidant : la scène de début s’ouvre alors qu’il empile des emballages de couches pour adulte dans les rayonnages d’un supermarché, durant ce qu’on devine être un job d’été. Sorti de là, il doit encore s’occuper de son grand-père, Abe (Terence Stamp, d’une élégance toute digne), atteint de « démence », explique-t-il à sa patronne qui l’amène le voir en voiture. Et tout change brutalement, quand le grand-père supposé fou est retrouvé mort par son petit-fils, les orbites vides, l’ombre d’un gigantesque monstre filiforme guettant à l’arrière-plan.

S’ensuit l’inévitable visite chez la psy (Allison Janney, admirable caricature, chaussée de ses lunettes oblongues et coiffée d’un carré mou), les parents qui décident d’accéder, sur conseil de cette femme, à la demande de leur fils : aller visiter un « foyer pour enfants » sur une petite île du Pays de Galles, Cairnholm – « 92 habitants. » Un endroit où le grand-père, aurait passé sa jeunesse. Et c’est seulement quand Jake réussira à rentrer réellement dans le foyer qu’il comprendra les dernières paroles d’Abe.

Jusque-là, rien de bien particulier : un préadolescent comme les autres, jusqu’à ce qu’un événement étrange le mène à réaliser quelle est sa véritable nature. On pourrait y reconnaître la trame scénaristique d’un Harry Potter (1997-2008*). D’ailleurs, Miss. Peregrine (Eva Green, à l’aise comme un oiseau sur un nuage dans son rôle d’ « Ombrune » gouvernante) n’est pas sans rappeler les animagi venus du monde de J.K. Rowling. Le mur à l’arrière-plan de l’atelier d’Enoch (Finlay McMillan, parfait élément burtonnien), garni de bocaux dans lesquels flottent les organes grâce auxquels il peut faire usage de sa « particularité », a bien quelque chose d’un apothicaire du Chemin de Traverse, ou d’un cours de potion du professeur Rogue. Mais enfin, faire de ce film un faux jumeau des aventures du jeune sorcier sur la base d’éléments aussi sommaires serait malhonnête. Certes, on peut s’étonner aussi de la ressemblance curieuse entre les Creux – ou Sépulcreux, pour les non-intimes – et le personnage de Slenderman, ou les zombies de Half-Life (1998). Référence ou coïncidence ? A titre personnel, je pencherais pour le clin d’œil. Sans mauvais jeu de mots.

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Avouons qu’il y a comme un petit air de famille…

A propos d’yeux justement, Tim Burton renoue avec ce délicieux malaise dont on avait regretté l’absence lors de son adaptation incompréhensible d’Alice au Pays des Merveilles (2010). Une séquence d’explication complète sur la nature, l’origine et les « besoins » des Sépulcreux le confirmera. Mais pas seulement : l’équilibre délicat, si cher à ce réalisateur, entre le charmant et le dérangeant reste maintenu tout au long de la séance, en faisant osciller le spectateur entre un bon sourire joufflu et un sourire en coin. Le seul personnage de Claire (Rafaella Chapman, adorable) suffirait à être l’emblème de ce sentiment mouvant : elle est vêtue d’une robe-tutu de tulle rose. Elle a des boucles anglaises et des nœuds dans les couettes. C’est une petite fille. Cependant, sans gâcher la surprise, disons qu’elle pourrait avoir une sorte de parenté avec Milena de Mortal Combat (1992-2015, pour l’instant)…Cet équilibre tient grandement à la qualité des personnages présents : le réalisateur s’atèle à donner un rôle bien défini à chacun d’entre eux. Toute leur scène de « présentation » dans les jardins du foyer et le dîner qui s’en suivra poseront, touche par touche, les teintes de cette atmosphère bicolore. Tim Burton aime ses personnages, et on ne peut pas en douter : contrairement à un Suicide Squad (2016) où la répartition des apparitions à l’écran était très irrégulière, aucun des enfants particuliers n’est laissé en reste. Hormis peut-être Howard (Hayden Keeler-Stone, pourtant aussi drôle qu’intriguant)…Sa particularité n’est d’aucune utilité durant la longue séquence de combat final, on le regrette un peu. Reste le très espéré personnage de Miss Peregrine elle-même, interprétée sans erreur par Eva Green, mêlant une affection palpable pour ses précieux protégés, un sens démesuré de la responsabilité, le tout agrémenté de quelques traits « rapacéens » dans son jeu  en mosaïque.

Il s’agit là d’un des rares personnages adultes qui soutient une présence agréable à l’écran. Le père (Chris O’Dowd, superbement consternant) adopte coup sur coup tout le panel des « adulteries » les plus agaçantes, à la grande joie du spectateur, qui ne pourra que se sentir complice du fils. Le grand-père est pour sa part, le seul adulte assez étoffé. Il est tout ce qu’on veut, mais pas « parfait ». Les enfants de leur côté se montrent aussi créatifs que braves, leur plan d’action contre les Creux ne laisse pas de place à l’ennui, et marque le retour d’un Tim Burton dans un autre de ses domaines de prédilection : une lecture d’un paysage où les adultes n’ont pas leur place. Les liens amoureux, les combats, même l’attitude des ennemis du film – pour cruels qu’ils soient – : rien n’est complètement filmé avec trop de sérieux, tout personnage peut à tout moment avoir une réplique qui déstabilisera le spectateur. Les clichés ne sont pas admis : un personnage porte des vêtements noirs, a le teint blafard et les yeux cerclés d’eye-liner ? Et si sa particularité n’était pas de se transformer en vampire, mais d’avoir des pattes arrières garnies de fourrure blanche ? Un autre montre une personnalité inquiétante qui pourrait laisser penser à une éventuelle trahison de sa part ? Je vous laisse la surprise…

Autre point notable, le film taille la part belle à ses personnages féminins : entre Miss Peregrine, évoquée plus haut,  Olive (Lauren McCrostie, juste mais un peu trop discrète) et enfin Emma (Ella Purnell, dans un rôle qu’elle connaît par cœur) qui de loin est la véritable « héroïne » du film, ou encore Bronwyn (Pixie Davis, coup de cœur de mes bottes), personne n’aura de quoi critiquer la parité.  Ceci étant, masculins ou féminins, tous les éléments du casting ont été choisis avec soin : outre Terence Stamp et Eva Green, on peut aussi y remarquer Samuel L. Jackson (tour à tour drôle et effrayant), et Judi Dench (apparition brève, où elle aide encore une fois à barricader une maison…Un petit souvenir de sa « M » ?). Jusqu’au dernier des rôles secondaires, chaque visage gardera une place dans les souevnirs du spectateur tant leur immersion dans l’univers de ce foyer est soignée par la caméra qui les filme.

Ce n’est pas sans quelques petites fausses notes : un plan de trop sur Eva Green à la fin, un côté très « rapide » dans la réaction du personnage principal face à cet univers étrange…Mais ce dernier point pourrait passer pour un choix délibéré : pourquoi faudrait-il toujours paniquer en se retrouvant dans une situation extraordinaire ? Autre souci en revanche : étant donné que tout l’intérêt de cette histoire repose sur ses personnages, cette tribu attachante manque de prolongations : le film compresse ses derniers plans en accordéon, après une très longue scène de combat qui aurait voulu un dénouement amené avec plus de lenteur. Le temps de clôturer les questions sentimentales, et hop. Le générique arrive – flanqué de la seule musique que personne n’aurait imaginée sur ce film -, et pourtant, on ne veut pas quitter son siège. Cette joyeuse bande nous a été si tendrement présentée, tout a été fait pour qu’on l’adore : pourquoi nous l’enlever si vite ? Peut-être le réalisateur a-t-il craint que les 127 minutes de son film ne s’éternisent…Réflexion faite : on ne les voit pas passer. Quelques précisions enfin, auraient pu être souhaitables  sur l’histoire des Sépulcreux : comment ceux d’entre eux qui sont « affamés » ne se sont-ils pas rebellés contre ceux déjà « rassasiés » ? Pourquoi aucun système de « punition » n’a été mis en place après leur crime ? Si les Particuliers existent depuis toujours, pourquoi ne se sont-ils pas organisés, un peu à la manière justement, d’un Harry Potter ? Ils n’ont pas de représentant, pas d’organisme de rassemblement, rien. Et ils existaient toutefois avant que les Sépulcreux ne voient le jour. Pour finir, il n’est pas certain que l’articulation des fameuses « boucles temporelles » soit clairement maîtrisée. Leur impact sur le développement des Particuliers, leurs liens entre elles : il y a des moments où les séquences explicatives sur le sujet sont un peu vite entassées. En clair, le scénario souffre de quelques imprécisions concernant la mécanique de ce nouveau monde « à part. » Lesquelles peuvent tendre carrément vers des soucis de cohérence qui deviennent plus gênants pour rentrer dans l’histoire. On peut toujours se dire que c’est peut-être un détail approfondi dans le livre d’origine.

Reste la bande-son, qui n’a rien de bien extraordinaire. Et c’est assez dommage, sur des images pareilles, on aurait pu imaginer quelque chose d’aussi difficile à se sortir de la tête que le thème d’ouverture de Charlie et la Chocolaterie (2005). D’autant que certaines scènes sont vraiment d’une beauté frappante : le bateau-épave émergeant des flots – qui fera paraître n’importe quel écran trop petit pour lui -, le cadrage du dos de Jake montant les escaliers du foyer en ruines et envahi par les plantes, ou le « reset » de Miss Peregrine sous les gouttes de pluie arrêtées en plein mouvement, au son du tourne-disque. Comme pour les personnages, les images de ce film ne souffrent d’aucun laisser-aller, chaque détail a droit à son plan : d’une horloge oubliée dans la poussière à une carotte géante. Pour cause, on peut y retrouver tout le parcours de Tim Burton si on se souvient de ses œuvres – scénarisées ou réalisées – : un soupçon d’Edward aux mains d’argent (1990) se devine lorsque Barron (Samuel L. Jackson, heureux dans son rôle), la tignasse hirsute, transforme sa main en lame métallique. On imagine sans problème les marionnettes d’Enoch dans L’étrange Noël de Monsieur Jack (1993). Plus tard, on se demande si le déluge de bonbons utilisés par les enfants lors de leur duel avec les Sépulcreux – qui comme par hasard se passe dans une fête foraine – n’aurait pas été créé par Willy Wonka. Devant l’armée de squelettes intervenant à un instant-clé du film, la danse des interprètes d’une des meilleures chansons des Noces Funèbres (2005) revient en mémoire.

Ceci dit, c’est de très loin l’ombre de son Big Fish (2003) qui plane avant tout sur Tim Burton, tandis qu’il retrouve dans ce film l’affection de ses premiers métrages pour un univers qu’il adore : celui de ceux qui racontent des histoires. Il s’en donne à cœur joie en mettant des images sur ce monde si particulier. Un film agréable, plutôt au-dessus de ses dernières créations – hormis sa restauration de Frankenweenie en 2012, encore mieux aboutie -, où on ne peut pas s’ennuyer. Parfois même, on en a les yeux qui brillent. Un bon moment à passer, magique et soigné, qui sûrement verra certains spectateurs sortir de la salle en se sentant, eux aussi, un peu particuliers.

*…Oui, par snobisme, je ne parle que des romans

Copyright Photo : http://markiplier.wikia.com/wiki/Slender_Man

https://uk.movies.yahoo.com/no-blinking-no-pointing-tim-burton-and-eva-green-reveal-the-secrets-of-miss-peregrines-home-for-peculiar-children-161718436.html

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