« La Jolifica-Jolification

C’est le full-relooking d’un corps

Qui n’est plus en vie

Matifier la peau

Strass, jean slim et blaser :

Il est prêt pour une nouvelle viiiiiiiiie »*

Je commence déjà cet article en rageant contre moi-même. Les néologismes péteux de cet acabit, c’est bon pour deux catégories de personnes : les artistes torturés et les édités chez les Presses de Sciences-Po. Et je vais m’attarder plus loin sur l’importance des mots, justement. Le sens des mots, la difficulté d’inventer un mot. Et ça ne sera sûrement pas le dernier article que je vais écrire sur ce thème. Mais à l’ordre du jour, il fallait bien un mot pour nommer le sujet, alors pour cette fois, je m’auto-pardonne.

Merci à moi-même.

Je n’arrive pas à comprendre cette volonté de vouloir retirer leur côté monstrueux – et surtout laid – à des créatures. Pourquoi faudrait-il que des monstres soient « jolifiés » ? Pourquoi est-ce qu’en parallèle, on n’a pas une princesse ou une fée hideuse, un ange moche, une déformation en symétrique de figures censées incarner la beauté, dans ce cas ? Que les canons de la séduction viennent se servir chez les monstres de l’ombre, à la limite…Qu’on veuille les présenter dans des versions – parfois très – édulcorées  de leur mythe d’origine, bon. C’est sûr qu’entre le Nosferatu (1922) de Murnau et la Draculaura de Monster High (depuis 2010), on a sacrément modifié le capital hype de Bram Stoker. Mais allez, on peut bien se le dire même si on n’aime pas l’entendre : le vampire, comme toutes les autres créatures mythiques, n’a presque pas de norme. Chacun est libre de se le réapproprier. Un certain J.R.R. Tolkien a bien fait un gros mix entre Elfes britanniques et Alfes scandinaves pour créer un peuple…Devenu un paradigme de l’Heroic Fantasy actuel. Pourtant, il s’agit bien d’une interprétation personnelle. Que personne ne conteste toutefois, je n’ai jamais entendu quelqu’un râler en disant que Tolkien n’avait pas respecté le mythe originel des Elfes. Vous me direz, il y a une différence d’investissement personnel : Tolkien a consacré sa vie entière à créer un univers jusqu’à la grammaire de ses langues, tandis que les nouveaux vampires, zombies et autres se contentent tout juste de ressembler un peu – beaucoup – plus à des standards extrêmement convenus de « beauté ». Ils sont « cools ». Mais pas comme chez Orelsan. Cools-consensuels, et cools-fashion. Cools-populaires, quoi. Populaires au sens « lycée américain », c’est-à-dire « qui constitue un objet d’admiration pour tout le monde de par sa réputation et son apparence physique ». Je suis sûre que vous avez mille exemples en tête qui illustrent parfaitement cette formule. Si vous séchez, pensez à Libby dans Sabrina l’apprentie sorcière (1996-2000) – Tudieu que ça nous emmène loin quand on revoit les effets spéciaux –, ou Queen Morgendorfer dans la fantastique série Daria (1997-2002). Cependant, il faudrait voir à ne pas tout mélanger : à force de réinterpréter, on peut aussi sombrer dans le danger des approximations foireuses, qui finissent par déboucher sur des figures n’ayant plus grand-chose de pertinent par rapport au sens de leur nom. Certes, les êtres légendaires sont libres d’être révisés, remodelés, reconsidérés…Oui. Jusqu’à un certain point, toutefois. Il y a des composantes basiques qui font que tel personnage est un loup-garou, un dragon, un elfe, une fée, une sirène, une harpie, une sorcière…Et grâce auxquelles on reconnaît l’être d’origine. Or de toute cette bande de joyeux lurons imaginaires, celui qui a le plus morflé, c’est sans conteste le vampire. Si on l’a évoqué plus haut si rapidement, ça n’est pas pour rien. Le trait de base qui définit un vampire, que même Stéphenie Meyer n’a pas ôté de sa série de romans, c’est ? C’est ? Le fait qu’il ait besoin de sang. Qu’il s’en nourrisse. Peu importe lequel : humain ou animal. Ca, c’est un pré-requis élémentaire. Si on enlève ça, il n’y a plus de vampire. On ne peut plus dire que ce personnage est un vampire. Et pourtant, Monster High l’a fait : Draculaura est une vampire…Végétarienne. Alors là, non. Non, non, non. Ca, ça n’est plus un vampire. Un personnage immortel attifé en Lolita rose et noire, même avec le teint blanc, même avec des canines pointues, ça n’est pas un vampire s’il ne boit pas de sang. C’est autre chose, ce que vous voulez. Mais pas un vampire. Ca ne suffit pas. Ou alors, il faudrait qu’elle lutte, contre le besoin de sang. Qu’on la voie y résister, qu’elle en souffre, qu’elle hésite. Pas que ça paraisse être un choix aussi facile à faire que de changer de coiffure. Tenez, c’est comme si on inventait un personnage loup-garou qui puisse regarder la pleine lune peinard sans que rien ne se produise. Ou une fée sans ailes et sans magie. Il y a des choses, des caractéristiques qui composent l’ADN même d’un personnage mythique. Et qu’on ne peut pas enlever, sous peine de contresens. Deux choses essentielles constituent la base du vampire : le besoin de sang, et la peur du soleil. Grâce à respectivement Monster High et Twilight, on sait à présent où poser la limite entre « réinterprétation » et « non-sens ». Si on veut pouvoir qualifier un personnage de « vampire », il faut qu’il en ait un minimum de traits. Et pas seulement l’apparence. On ne peut pas désigner n’importe quoi sous ce terme, sinon ce mot ne veut plus rien dire. Le sens, tudieu, le sens. Si on peut qualifier tout et n’importe qui de vampire, dans ce cas, tiens, pourquoi Arwen ne serait pas un vampire ? Elle est immortelle, probablement végétarienne, elle a des oreilles pointues – ce qui était le cas de Nosferatu -, elle a un charisme démesuré, des aptitudes magiques, elle a le teint remarquablement blanc et de magnifiques cheveux noirs. Alors ? Evidemment que non. Bien sûr que non. Mais cet exemple illustre l’importance du sens, de la définition qu’on donne à un nom. Plus particulièrement, le sens qu’on associe à une créature imaginaire. Il y a une différence entre se réapproprier un personnage, et faire un contresens. Et si les mots ont un sens, sacré nom d’un caniche, ça n’est pas pour leur faire dire autre chose.

Mais j’en reviens à ma « jolification ».

On s’obstine à vouloir défendre une vision « moderne », pour expliquer cette tendance. Je ne vois pas ce qu’il y a de moderne à négliger la représentation de la laideur. C’est important, de ne pas oublier qu’elle existe. Important aussi de ne pas jucher systématiquement les fées – Winx Club (depuis 2003) –, les filles de monstre – Monster High – et les filles de personnages de contes – Ever After High (depuis 2013) – sur les mêmes talons de dix-huit centimètres, en les ceinturant de la même taille de guêpe qui surplombe les mêmes jambes de gazelles, tout ça supportant des visages aussi interchangeables qu’ils peuvent l’être – excepté au niveau de leur coiffure. On sait que vous êtes sponsorisés par Mattel. On sait que vous avez déjà prévu au moins deux lignes de poupées pour accompagner la première saison. Mais vous n’êtes pas obligés de le signifier à ce point. Cette uniformité pose problème ; ne serait-ce que, sans rentrer dans les considérations de poids, un détail tout bête : la taille. Elles font toutes la même taille. S’il y a bien quelque chose qui n’est pas universel tout en étant vraiment pas un truc dont on peut décider, c’est bien la taille. Alors la standardiser de cette façon n’a tout simplement aucun sens. Même dans un univers imaginaire.

Si je dois faire un article sur cette catégorie marketing de séries animées – qu’on appellera les séries-catalogues, en référence à leur présence immodérée dans les pages de mes lectures de Noël favorites –, c’est avec grand plaisir que je pourrais même produire une analyse détaillée dessus. Intégrer la modernité, et la technologie du XXIème siècle dans un objet animé, ça peut se faire avec classe : suffit de regarder Zootopie (2016). Ce qui me chagrine le plus avec Ever After High en particulier, c’est que l’idée de base aurait pu donner une série vraiment chouette. Au lieu de ça, on se retrouve avec un énième clip promotionnel de Mattel qui s’éternise sur des morales convenues et des personnages désespérément superficiels. Quelqu’un dans la salle pour relever le challenge et créer une nouvelle série sur un concept voisin ? Je participe avec joie s’il y a des volontaires.

Mais je m’éloigne du sujet – encore – : la laideur. On n’aime plus représenter la laideur. Ni la monstruosité. Pas la peine de compter sur l’adaptation cinématographique de Warcraft (2016) pour remonter le niveau : même les designs des créatures sont franchement policés. Je ne suis pas plus adepte que ça d’Amélie Nothomb, mais son Crime du Comte Neuville (2015) contenait une citation qui m’a plu : « ce qui est monstrueux n’est pas nécessairement indigne. » Alors donnez-moi un monstre. Non, non, du monstre. Du monstre qui fait peur. Du monstre qui dégoûte. De la vraie laideur, pas juste un pauvre œil rouge ou des dents pointues. Et qui ne serait pas obligatoirement méchant. Ou même indigne, justement.

La dignité, c’est comme une banane : l’emballage a beau avoir des allures de pourri, elle peut toujours être pleine de vitamines.

*Si vous connaissez la référence qui a inspiré ce petit « remix », vous avez gagné un chocolat.

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