J’aime Pixar. J’aime Pixar d’amour. Je vendrai jusqu’à mon disque externe pour que Pixar vive s’ils étaient en faillite un jour.

Alors quand j’ai entendu des gens rouspéter au sortir de la salle où je venais de pleurer devant Vice-versa (2015), la petite « Colère » rouge nichée dans mon cerveau a fait crépiter des étincelles sur son crâne brûlé.

« Oui, c’était bien…Mais quand même, pour les enfants, c’est compliqué. »

Quatre.

Trois.

Deux.

Un.

Belle & Bête

Depuis quand Pixar s’est-il fait un devoir de produire des films d’animation « pour les enfants » ? Ou plus exactement : depuis quand un film d’animation doit-il être « compréhensible » par des enfants ? Il me semblait pourtant qu’on avait fini par sortir de cette rhétorique ridicule qui voulait nécessairement qu’animation = enfant. Mais apparemment, non.

Ce n’est pas faute d’avoir des contre-exemples : à moins de vouloir absolument traumatiser votre bambin, je vous déconseille de lui faire regarder Paprika (2006) de Satoshi Kon à quatre ans. Si ce film est extraordinaire, non seulement il n’y comprendra rien, mais si jamais il y comprend quelque chose, vous serez terrifié le premier. Pas besoin ceci dit d’aller chercher outre-Oural pour trouver des exemples : Cool World (1992) ne s’adressait pas a priori à un public enfantin, et fait pourtant appel à la même technique de mixage entre l’animé et la prise de vue réelle que Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (1988) Enfin, il suffit de regarder le lauréat du court-métrage d’animation de cette année aux Césars – Le repas dominical (2016) – pour en convenir : non. Un film d’animation, ce n’est pas obligatoirement un film adressé en priorité aux enfants. Certains films d’animation ne s’adressent même qu’aux adultes – et je suis certaine que parmi les Otakus du troisème rang, il y en a beaucoup qui auraient plus de références que moi sur ce sujet.

Mais vous me direz, quand c’est Pixar, on croit que forcément. Si, là, c’est pour les enfants.  C’est mal connaître les créateurs de la lampe sauteuse. Ce serait oublier que la trilogie Toy Story (1995, 1999 et 2010) a précisément pour thème le rapport d’un enfant qui grandit face à ses jouets. Que ce film soit devenu emblématique de ces studios aurait pu mettre la puce à l’oreille à plus de gens que ça : Pixar incarne par excellence le producteur de films qui demandent à être regardés plusieurs fois, d’anniversaire en anniversaire. Peut-être bien que, quand Joie et Tristesse traversent un « raccourci », cette « histoire bizarre de dimensions différentes » ne sera pas bien claire pour votre chérubin. Alors ? Alors il va s’énerver de ne pas comprendre. Il boudera peut-être le film un moment. La meilleure chose qu’on puisse faire serait de lui offrir le DVD. Parce que là, il va vouloir le revoir, pour comprendre. Il cherchera, il posera des questions. Et il comprendra peut-être un peu plus. Et encore plus. Et toujours un peu plus à chaque fois qu’il le reverra. Une fois adulte, s’il le revoit, il aura tout compris. A son tour d’expliquer, même s’il continuera sans doute à découvrir des choses dans ce film exceptionnel.

Pourquoi reprocher à un film de n’être pas « compréhensible » dès le départ ? D’être « compliqué » ? Quand vous avez vu Shining (1980) ou Tout ce que vous avez toujours voulu savoir […] (1972) la première fois, vous avez tout « compris », vous ? Ah mais là, ça ne pose pas de problème, ce sont des films qui ne s’adressent pas aux enfants. Donc, pour les adultes, ça peut être « compliqué », pas pour un enfant. Un enfant, c’est compliqué aussi, cependant. C’est même tellement compliqué qu’on en a fait une branche spécifique de la psychologie. Preuve que de temps à autre, on a du mal à « comprendre », les enfants, nous, vieux adultes. Alors à mon tour de ne pas comprendre cette logique : pourquoi vouloir que les films « pour enfants » soient toujours « simples » ? Parce que ce sont des enfants, il faudrait leur vendre des films simplistes ? Faciles à comprendre ? Personne n’a jamais reproché au magnifique Roi et l’Oiseau (1980) d’être « trop compliqué pour les enfants », et pourtant il est loin d’être « simple », comme film d’animation. Un enfant aussi peut s’interroger, ne pas tout comprendre tout de suite, réfléchir. C’est justement ça, l’intérêt de films comme ceux de Pixar. C’est un des mécanismes de base qui entretiennent la curiosité. Bien avant ça, quand le livre La psychanalyse des contes de fées (1976) est sorti, on s’est subitement aperçus que même les gentilles adaptations de Disney conservaient des double-sens tirés de leur support d’origine. Alors ce que vous, adulte, voyez dans un film d’animation, votre enfant le verra peut-être plus tard. Il a un avantage sur vous qui le découvrez maintenant : son regard changera beaucoup plus facilement, puisqu’il part « du point de départ ». Un oeil d’enfant, quand on en est plus un, ça se ressuscite. Je vous assure que ça peut être réversible : vous aussi, vous pouvez regarder un Pixar avec des yeux dépareillés. Un film d’animation est un film exigeant : il veut au moins ces deux perspectives, pour être « compris », ou tout simplement « regardé ». On l’a vu depuis Wall-E (2008) : muet peut-être, mais tellement riche. Pour tout le monde.

Les films de Pixar ne sont pas « compliqués », ils sont « complexes ». Comme des nombres : ils font un trait d’union entre un domaine imaginaire et un domaine réel. Vice-versa est le plus culotté qu’ils aient fait en ce sens. En ce qui me concerne, j’espère que leurs films ne sont pas prêt de devenir simples.

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