La seule vue de ce sac à dos rose et noir à pois blancs m’avait convaincue : il fallait que je voie ce film. J’avais pourtant fait la bêtise de lire les angoisses des communautés de fans sur internet au préalable, et mal m’en a pris : ça n’était vraiment pas la peine.

Deadpool commence fort, dès le générique. Pas de défilé de noms et de fonctions comme d’habitude, non, non. A la manière du personnage originel de Comics, ce Deadpool-là semble aussi avoir une forme de « conscience d’être un personnage inscrit dans un produit ». Si chez Marvel, le résultat pouvait donner des bulles du style : quidam quelconque: « mais où est-ce qu’on est, là ?  » Deadpool : « page dix-huit, pourquoi ? »; le Deadpool de Tim Miller  s’invite dans les crédits et s’autorise à les retoucher à sa manière. Autant vous dire qu’il a un point de vue sur l’industrie du cinéma. Deadpool s’autorise même des commentaires bien sentis sur les moyens du film – « la maison est grande pour vous deux…Il y avait pas le budget pour avoir plus de X-Men ? » De plus, il s’adresse au spectateur tout au long du film, tandis que d’autres personnages lui feront régulièrement part de leur incompréhension quant à ce « dialogue ».

D’ailleurs, Deadpool ne se prive pas de jouer avec les controverses : de sa chérie qui n’a rien d’une princesse en détresse à une petite réplique face à un adversaire féminin – « c’est plus sexiste de te taper dessus ou pas ? C’est perturbant, à la fin !« , il en vient à poser tout haut les questions que tout le monde se pose sur les films adaptant les Comics au cinéma. Mais que personne n’ose formuler. Et il peut se le permettre : qui d’autre le pourrait mieux ? Il est fou. Complètement. Et paradoxal : Deadpool est quasi-invulnérable. Et il passe justement tout le film à chercher le moyen d’inverser le processus qui l’a transformé en mutant…Et par conséquent, à essayer de perdre son invulnérabilité ? Certes, le choix est dur : rester un mutant et conserver son cancer, ou guérir, mais redevenir humain. Un héros qui chercherait  à redevenir vulnérable ? Ca nous change du divin Thor ou de « l’homme d’acier » en slip rouge qui n’a pour toute faiblesse qu’un malheureux minéral fluo.

De ce point de vue-là, la production n’a pas lésiné sur l’huile de coude pour faire ressortir le caractère barré du plus antihéroïque des amateurs de lycra. De ses improbables postures de combat – parfois grotesques, parfois admirablement chorégraphiées, et dans tous les cas létales – à ses hallucinations représentées sous forme de cartoons, Deadpool n’a aucune limite. Ceci dit, le personnage a quand même été légèrement adouci par rapport à son homologue de Comics : sa relation avec la vieille Al’ n’a rien de brutal, au contraire. Elle est loufoque, très atypique…Mais loin d’être aussi bancale que celle décrite sur papier. Al’ n’est ni séquestrée, ni torturée par Deadpool, ce que son créateur ne s’était pas gêné pour dessiner pourtant.  Ce n’est néanmoins pas une raison pour reprocher au film de manquer de violence : Deadpool embroche ses ennemis et les découpe au fil de blagues mi-scato, mi-sexuelles, avec l’aisance d’un cuisinier chez Bocuse face à une botte de céleri. De l’humour, il y en a tout au long du film – et ça fait un bien fou. Même l’unique séquence érotique où Wade Wilson – c’est le vrai nom de Deadpool, pour ceux qui dormaient au fond de la salle – rencontre sa dulcinée – Vanessa Carlysle, jouée par une Morena Baccarin sexy en diable -; même cette séquence-là est transformée en fou-rire par la mise en scène que ce couple déjanté offre à leurs ébats en fonction des fêtes du calendrier – le coup du cunnilingus rendu malhabile par le port des dents de vampire pour Halloween, du génie. Si Vanessa Carlysle est restée, fidèlement au Comics, une prostituée, elle s’est cependant vue privée de ses pouvoirs dans le film. A l’origine, c’est une mutante répondant au pseudonyme de « Copycat », à la peau bleutée, supposée être capable de modifier son apparence…Trop de ressemblance avec une certaine Mystic, peut-être ? En tous cas, la perte de son pouvoir ne l’empêche pas d’être un personnage singulièrement attachant, tant par ses échanges avec Deadpool que son caractère bien culotté.

Indirectement, je parle de lui depuis le début de l’article, et je n’ai toujours pas tiré mon chapeau à Ryan Reynolds, qui pourtant ne l’aura pas volé. Que ce soit enfermé dans son caisson à oxygène, virevoltant entre ses ennemis dézingués, avec ou sans son coquet ensemble rouge, il est Deadpool, il incarne Deadpool à trois cent pour cent. Il se fait plaisir, ça se voit, et ça nous fait plaisir aussi. Sa séquence « conseils de drague » au chauffeur de taxi Indien restera mémorable. Pourtant, bien que siphonné jusqu’au bout des neurones, il reste lucide sur une certitude : ce n’est pas un héros. Et à ce propos, c’est aussi là qu’on est assez contents de voir exhumés des tréfonds de Marvel les plus oubliés d’entre eux : Colossus, et bien sûr Negasonic Teenage Warhead. Comme Vanessa, elle aussi a un peu évolué par rapport à son personnage d’origine: d’élève prodige d’Emma Frost dont le seul don consistait à jouer l’oiseau de mauvais augure en prédisant le pire grâce à ses rêves étranges – même s’il faut l’admettre, elle avait un look assez classieux -; elle est devenue une arme de destruction massive, justifiant pleinement le choix de son pseudonyme. Apparemment capable de se propulser en concentrant de l’énergie à l’envi, elle peut encore contrôler cette énergie pour frapper, ou faire exploser ce qu’elle veut. On pourrait y reconnaître un emprunt au pouvoir d’un autre oublié des écrans : Cannonball, ou Rocket, selon les versions.

Ah, oui, c’est sûr…Ca change.

Mais là où dans le Comics, la même Negasonic Teenage Warhead se voyait récolter une pique par Kitty Pride lorsque cette dernière entendait son pseudo – « on commence vraiment à être à court de noms » -, cette fois-ci, face à Deadpool, elle suscite l’enthousiasme – « that’s the coolest name ever ! » Et le décalage se poursuit quand Colossus, en charge d’incarner la caricature du comportement et des déclamations héroïques les plus stéréotypées, se retrouve lui aussi face au répondant de Deadpool. Même la bande-son, de temps à autre entrecoupées par les « bourdes » du tueur en collants rouges, y met du sien pour ne faire qu’un avec l’ambiance du film. Le débit de vannes atteignant la cadence d’un tir de mitraillette, on aura du mal à en ressortir sans s’être fêlé une côte. Pas question de subtilité, toutefois. Mais à ça, s’ajoute la discrète profondeur de ce personnage détruit par un cancer condamné à être régénéré. Un contrepoids invisible, mais perceptible, aux blagues que certains pourraient trouver lourdes.  A la manière de ce jeu auquel il s’adonne avec Vanessa – « qui a la vie la plus nulle ? » -, on peut aisément considérer la maladie de Deadpool comme ne nécessitant pas de drama supplémentaire.

Reste le scénario, qui n’a rien d’extraordinaire. Cependant, on pourrait s’autoriser à laisser ce détail de côté. La mise en scène, le développement de ces personnages – on oublie ici la performance de T.J. Miller en Weasel, à l’aise dans son tenancier de bar blasé -, le choix de bande-son, et le fignolage jusqu’aux détails tels que les génériques et les petits personnages en images en synthèse, font de ce film un vrai voyage dans la mémoire malade de Deadpool. Elle n’a pas besoin d’être ordonnée – au contraire -, et son scénario ne reste jamais que proche des événements qui l’ont marqué, lui. Ainsi, peut-être bien que ce film offre au spectateur une complémentarité du « méta » dont Deadpool est capable – évoqué en début d’article : il peut  nous voir, nous parler, mais de notre côté, nous sommes autorisés à faire un tour dans ses souvenirs, filmés depuis sa perception personnelle. Ce qui expliquerait le côté décousu de la chronologie : bond dans le temps  en accéléré dès l’intro – qui paradoxalement est tournée au ralenti -, flash-back, retour au début, re-flash-back…Ce désordre temporel porte la griffe de Deadpool, et c’est en suivant son rythme que l’histoire nous sera racontée.

Deadpool n’a rien en commun avec la trilogie Nolan consacrée à Batman. Rien en commun non plus avec la quête du Professeur Xavier vers l’acceptation de son pouvoir dans X-Men: days of future past (2014). Mais après l’engouement passé pour le Chevalier Noir, et sa réflexion philosophique sur la définition du héros, peut-être que Deadpool amène la deuxième partie de la dissertation. Etre un héros, ce n’est pas forcément récolter les lauriers de la gloire, c’est parfois accepter de souffrir pour les autres, voire d’être condamné à la place d’autrui. On le sait, depuis Batman, depuis X-Men. Mais peut-être bien aussi qu’être un antihéros, c’est permettre une autre forme d’héroïsme. Un héroïsme qui ne serait pas exemplaire, pas rutilant, et pas nécessairement moral. Un héroïsme indigne, rigolard et violent, que Deadpool porte avec autant de classe que son intégrale moulante.

Copyright Photos : http://newmediarockstars.com/2016/01/deadpool-movie-negasonic-teenage-warhead-is-awesome-heres-why/

http://filmcutting.com/watch-negasonic-teenage-warhead-fight-in-new-deadpool-clip/

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