Cette nouvelle a été écrite environ une semaine après les attentats de novembre 2015, pour un concours dont le thème était précisément « l’espoir ». Retranscrire l’ambiance avant-après les événements m’aura donné du mal…Mais j’ai fait au mieux pour que la diffusion de ce sentiment bizarre qui a suivi cette date se retrouve.

*******

La semaine dernière, ce mur était encore beige.

A peine arrivé en face, impossible de le louper. Un dessin hideux, dont la peinture a coulé par endroits. Quel imbécile s’est éclaté à barbouiller ce bâtiment avec cette horreur ? Je devine une forme désarticulée, quelque chose que je suppose être sa tête, et ses jambes tordues dans des angles pas possibles. On dirait ce pantin en bois piqué sur un socle, chez mon médecin. En-dessous, une phrase bave en noir :

« Je suis le dernier fil qui tient ta marionnette »

Alors là, chapeau, coco. Et il n’y a même pas de signature. Encore heureux, remarque. Revendiquer un massacre esthétique de ce niveau t’aurait nui encore plus. Pire que les tourtereaux ventousés dans les escalators, je ne supporte pas les pseudo-artistes qui veulent imposer aux autres leurs soi-disant éclairs de génie. Ca leur apporte quoi ? A part de pouvoir faire les coqs devant ? Faut arrêter avec cette excuse de « l’art pour réveiller les consciences ». La révolution, ça y est, on a vu. Plus la peine de jouer les rebelles, surtout ici.

Pendant que je regarde ce gâchis, une femme me bouscule avec son sac à main, sans s’excuser. Au pire, la Seine est devant toi: si t’as rien à faire aujourd’hui, tu peux toujours sauter, grognasse. Saint-Michel l’après-midi, c’est le pire. A cette période de l’année, il faut compter les touristes. Je ferais bien de vite trouver un endroit où manger, cette journée est mal partie. Abandonnant le mur, je biaise vers le pont. Tout en marchant, je cherche mes cigarettes dans ma poche de blouson. Me dites pas que je les ai oubliées…Non, c’est bon. Je farfouille encore en quête de mon briquet. Ca commence. Impossible de mettre la main dessus. Si je dois traquer un fumeur pour en mendier un, ma journée sera officiellement ratée. C’est pas vrai, je l’ai mis où. Poches de jean, poche intérieure, re-poche gauche, re-poche droite. Ca l’amuse de jouer à cache-cache ? Je suis sûr de l’avoir emmené. En plus il y a trop de vent, c’est quand même le Diable d’avoir les mains gelées alors que j’ai les rayons du soleil en pleine figure. Mes doigts trouvent enfin le briquet. Je l’engueule à voix basse. Quoi, toi, qu’est-ce que tu regardes ? Garde ton gosse à la main, plutôt. S’il vient gambader dans mes jambes, je ne te garantis pas de regarder où je marche. Ces parents…Ca se croit possesseur du monopole du bien parce que ça a reproduit le génome. Animaux, va. Au bout du quatrième essai, j’arrive à allumer ma cigarette. Et comme pour continuer à me narguer, mon enfoiré de briquet manque de me brûler la mitaine.

Histoire de penser à autre chose, mes yeux cherchent une image plus jolie du côté de l’eau qui scintille sous la lumière. Mon regard se heurte à des dizaines de planches alignées contre la rambarde, couvertes du même genre de gribouillage que celui du pantin. Bravo, la mairie. Depuis combien de temps vous n’avez pas regardé les façades pour décider de ça ? Ils ne méritaient pas qu’on les encourage en plus. Depuis l’expo Basquiat, j’ai l’impression qu’ils se prennent tous pour Banksy. Quand je pense qu’on a le droit de les coller en prison, ceux-là…Efficace, on dirait. Qu’est-ce qu’il faudrait faire ? Les amputer des mains ? Bande d’ados en crise, c’est tout. En même temps, il fallait bien faire quelque chose pour la protéger: à force d’accrocher des cadenas dessus, elle allait finir par tomber dans le fleuve. Des crétins amoureux, pléonasme. Mais en plissant les paupières, je remarque qu’ils se sont débrouillés pour en raccrocher, malgré les planches. Là, ils le font exprès. Si j’arrive à en prendre un sur le fait, je me fais plaisir. Ca ne servira sûrement à rien : à tous les coups ils ne parleront pas français. N’empêche, je scrute discrètement à droite à gauche, guettant les couples. Tiens, la blonde, là, au bras de cette espèce d’échalas en anorak. Je les sens bien capables, eux. J’arrive pas à croire qu’une loi mondiale n’ait pas été votée pour proscrire l’usage de pantalons slims aux tailles quarante. Tu sais ma belle, la nudité partielle est sexy, mais pas lorsqu’elle exhibe juste les poignées d’amour. Et lui, sérieusement. Avec son logo Polo dilaté sur la poitrine, il réalise où il a mis les pieds ? Paris, bon Dieu. Capitale de la mode, tu m’exhibes une contrefaçon aussi flagrante que celle de ton eau de toilette. C’est à vomir. Oh oui, ils sont bien du genre, c’est sûr. J’oblique doucement dans leur direction pendant qu’ils me tournent le dos. Ils s’approchent du bord. La fille se penche, elle lui dit un truc incompréhensible suivi d’un gloussement niais. Il acquiesce, fouille dans sa poche…J’y crois pas, ils vont le faire ? Je le vois la rejoindre, il la prend par l’épaule. Il me faut une punchline, une bien. Pas question de les louper. Je me rapproche, les phrases défilent, je fonce. Ils se retournent, se sourient, et…

Raté. Selfie.

Je reste planté à deux mètres d’eux, sans bouger. Vu qu’ils n’ont même pas remarqué ma présence, j’écrase ma cigarette et je repars. C’est un jour sans coup de bol, rien à faire. La fin du pont arrive, je commence à avoir vraiment faim. J’inspire, ralentis ma démarche. Etrangement, les rues ne sont pas trop pleines, de ce côté, ça va. J’allume une nouvelle cigarette, sa fumée se disperse devant moi, en déposant un voile blanchâtre sur les bâtiments d’en face.

*******

Onze appels manqués. Vingt-trois messages non lus. Je crois que je vais l’éteindre, je répondrai. Plus tard.

Il est bientôt treize heures. Mes placards sont vides, de toute façon je devais aller faire des courses. Je vais y aller, je vais descendre. Le parquet est froid, je tire un peu sur la couverture de mon lit qui me coule sur les épaules. Il faudrait l’installer par terre, ce serait plus pratique. J’ai les yeux et la bouche secs, je passe la langue sur mes lèvres et avale ma salive. Les courses attendront, en fait. Je n’ai pas faim. A travers le mur, j’entends ma voisine d’à-côté tousser. De l’appartement du dessous, remonte le bruit étouffé d’une télé qui ne se tait pas. Le thème musical de France Info traverse ma porte d’entrée. Je me penche vers elle, j’essaie de tendre l’oreille. A force, je commence à reconnaître les voix diffusées par le journal. Je me demande si le type qui parle, ce n’est pas l’un des premiers que j’ai entendu hier soir. Je sais qu’à la fin, il va pleurer.

Lève-toi, aller. Je glisse sur le sol pour tendre la main vers mon cendrier. A côté, mon paquet devient dangereusement vide. Lève-toi, ouvre au moins la fenêtre. Prenant appui d’un bras sur mon lit derrière moi, mes jambes consentent enfin à se déplier. Un pas, deux, je m’affale presque sur le rebord, attrape la poignée et tire pour sentir une bouffée froide prendre mon visage dans ses mains d’air. Je ferme les yeux. Dehors, je n’entends pas de voix. Pas de chien. Pas de voiture. Pas de cloches de Notre-Dame. Juste les corneilles, sur le toit voisin. Mes paupières se rouvrent, je les regarde. Au loin, le son d’une sirène de Police s’ajoute à leurs croassements. J’ai arrêté de compter le nombre de fois où je l’ai entendue. Il me semble qu’elle ne s’est jamais complètement arrêtée. On dirait qu’elle reprend son souffle, pour recommencer, quelques minutes après. Mes jambes flageolent. Ca suffit. Elles ne m’obéissent pas ; sans les voir bouger, je les sens qui tremblent. Elles tremblent de dedans. La fatigue, sûrement, je ne me souviens pas d’avoir dormi.

Et qu’est-ce que je dois faire, maintenant ?

Cette question me provoque une sorte de haut-le-cœur. Comme si quelqu’un était en train d’éplucher l’intérieur de ma poitrine. Combien de temps j’ai passé à mélanger les scénarios. Les images, les idées inutiles, et je n’ai pas le début d’une réponse. Tout ça résulte en un vide sec et flou qui me colle au cerveau. Les yeux fermés ou ouverts, j’ai le sentiment que je vois de la même manière. Restez debout, bon sang. Il doit pourtant y avoir un point de départ, un début de quelque chose, ou plutôt quelque chose qui permette de débuter quelque chose. Je ne suis pas certain de comment, mais une autre cigarette est arrivée dans ma main. En la portant à mes lèvres, je m’aperçois que je n’ai pas enlevé mes mitaines pour dormir. Arrêtez de trembler, en bas. Je fouille dans ma poche, je suis toujours en jean. Une fois mon briquet attrapé, je sursaute : quand je veux la ressortir, le tissu bloque en m’empêchant de récupérer ma main. J’essaie de la libérer, et trouve le coupable : un fil de mitaine s’est pris dans un bouton-pression. Avec un soupir, je tire dessus. Il résiste. Ca n’a pour effet que d’agrandir un trou au niveau de mon index. Génial.

Quoique…

Mes yeux s’agrandissent brusquement. Ma cigarette éteinte plonge par-dessus bord. D’un demi-tour, je me retrouve devant mon bureau et balance par terre ce qui s’y trouve. Livres, classeur, boîtes, produit à lentilles. Je réfléchirais après. Sous une enveloppe kraft, je trouve un stylo Bic noir. Impossible de mettre la main sur une feuille de papier. Tant pis, l’enveloppe fera l’affaire. De retour face à la fenêtre, je la maintiens contre la vitre et débouche le stylo pour écrire. J’ai peut-être un quelque chose. Je ne sais pas trop ce que je veux faire, là. Je ne suis pas franchement sûr. Mais ça vient, comme une évidence. On verra ce que donne le reste, après tout, je ne suis pas un artiste :

« Certains ne me voient pas, à d’autres je fais peur

Je ne garantis ni la paix, ni le bonheur

Celui qui voit ses murs s’effondrer devant lui

Je le ferai vivant, lueur ou incendie 

Au milieu des débris, je suis celui qui reste

Je protège l’en-vie, et la mort me déteste

Pour qui est prisonnier, du noir ou du silence

Je ne m’éloigne pas vraiment de la démence

Chemin, guide ou manteau, je suis maître des vœux

Lorsque tu ne sais pas où diriger tes yeux

Moi, depuis les étoiles, au-dessus de ta tête 

Je suis le dernier fil qui tient ta marionnette. »

Je ne sais pas qui tu es. Ni pourquoi tu avais écrit ça. Je te dois des excuses. Je ne sais pas à quoi ce truc va servir, s’il va servir. Mais grâce à toi, je crois que j’ai trouvé un moyen de répondre à cette question.

Exactement. Je crois.

Pantin

Copyright Photo : http://www.souple.fr/un-fil-dariane-pour-roanne/

http://fr.dreamstime.com/images-libres-de-droits-marionnette-en-bois-d-illustration-image29179299

 

Publicités