Si c’est le visage qu’on donne au « subversif » aujourd’hui, j’ai dû naître à la mauvaise époque, ou manquer singulièrement de récepteurs au « chocking ».

Quand Laurent Bouhnik  a sorti, quatre années auparavant, le film sobrement intitulé « », la critique lui riait au nez. La raison ? Son principal argument de vente était le suivant : « les scènes de sexe n’ont pas été simulées ». En 2015, Gaspar Noé sort un film dont le point central – hormis l’usage de la 3D – est identique…Et les mêmes crient au génie irrévérencieux. C’est à n’y rien comprendre.

Maintenant, l’absence de simulation aurait pu être intéressante…Si le noyau du film ne reposait précisément pas sur la lente mélancolie d’un couple, qui finit par copuler sans vraiment plus savoir pourquoi. Nombre de spectateurs se sont accordés pour sauvegarder le triolisme de la première partie, je n’irais même pas jusque-là. L’égoïsme – voulu par le scénario – du protagoniste se retranscrit si parfaitement dans le cadrage du réalisateur – pas un seul plan d’orgasme féminin –, que de fait, on aura du mal à trouver de la beauté dans une représentation érotico-porno aussi déséquilibrée. Ce choix de plan rend les personnages féminins complètement anecdotiques, et ce qu’importe leur nombre de lignes. De fait, leur plaisir et leur désir le sont aussi. C’était apparemment le vœu de départ de M. Noé, qui souhaitait réaliser un film pour faire « bander les mecs et pleurer les filles. » Je ne vois pas comment on peut prétendre à ça, et dans la foulée « réaliser un vrai film d’amour, dans lequel le sexe retrouve sa place. » Love est aussi dénué de passion et de tendresse dans sa caméra qu’un porno ordinaire, il n’a rien de plus, si ce n’est la 3D. Les scènes sexuelles s’accumulent au fil des fantasmes que le couple s’évertue à essayer de concrétiser…Tout en se droguant. Alors là, non. On ne veut pas y ajouter un plan de dessus où les deux acteurs principaux à poil regardent le plafond en tripant sur Heroin*? Allongés sur un drap rouge un peu délavé et fripé, dans une minuscule chambre bordélique sous les combles, où la sueur colle encore aux oreillers, tant qu’on y est.

Filmer le désamour est une ambition louable. Quelle nécessité était-elle de l’intégrer dans un cadre aussi has-been ? Quant aux personnages eux-mêmes…Un homme suffisamment égocentré pour en oublier le plaisir de sa compagne ? Rien de très croustillant, à l’ère où le « pervers narcissique » alimente tant la toile. Je ne serais pas surprise qu’un article analysant cette figure dans le cadre de ce film ait déjà été consacré…De plus, en allant voir Love, je m’attendais à ce qu’on m’avait promis : un mélodrame sulfureux. Pas à une séquence de psychanalyse coécrite par le sexologue personnel de Gaspar Noé. Lorsqu’on a l’ambition de faire rien moins que renouveler un genre – le film d’amour, ici annoncé par sa campagne d’affichage comme « un vrai film d’amour » – il aurait fallu se montrer plus discret. Déjà dans Enter the void (2009), on pouvait rire lors de la séquence finale, filmée depuis l’intérieur du vagin de la sœur pendant son rapport sexuel…Vu que Woody Allen avait lui-même évoqué la possibilité de tourner une scène de ce genre, en expliquant pourquoi c’était risible. Il serait souhaitable que Gaspar Noé en finisse avec sa propre psychothérapie avant de tourner – ou qu’il y introduise un minimum de recul et d’humour, ce serait élégant. Le personnage rival du protagoniste – dont la proximité avec sa copine vaudra à celle-ci de se faire traiter de « salope » – s’appelle « Noé » (et d’ailleurs incarné par le Gaspar du même nom). Le bébé qui naîtra de lui, « Gaspar ». Le personnage de Lucile porte le même prénom que Lucile Hadzihalilovic…Sa compagne. Karl Glusman, l’acteur principal, incarne un protagoniste nommé « Murphy »…Nom de jeune fille de la mère du réalisateur. On va peut-être s’arrêter là. Nombre de réalisateurs, d’écrivains et d’artistes considèrent leurs créations comme la meilleure des psychanalyses. Mais pas à ce point. Et quand le nombrilisme prend le dessus, on ne peut s’attendre qu’à quelque chose d’ennuyeux – c’est exactement ce qui se passe pour Love, dont ni la fin convenue, ni les événements qui le remplissent ne surprendront.

Film décevant, prévisible et prétentieux. Gaspar Noé est bien plus créatif lorsqu’il ne consulte pas juste avant de tourner – cf. Enter the void, malgré la prise de vue « interne », ridicule. En lisant une interview  du réalisateur après la sortie de son film dans Trois Couleurs, il arguait ne pas comprendre pourquoi « on ne voyait jamais au cinéma » d’images comme celles de Tulsa, de Larry Clark. Les images qui l’ont tant marqué étant les suivantes : « On voyait ses potes se shooter, baiser sous un drap… ». L’intention de vouloir remettre une sorte de contre-culture trashy-punk au goût du jour est aussi lisible dans ce film que si elle avait été écrite au fusain. C’est oublier que se prendre pour Larry Clark en 2015 ne revient pas à filmer la même chose qu’à la sortie de Tulsa. En effet, si la rétrospective consacrée en 2010 a valu une adaptation en métrage du célèbre recueil au Musée d’Arts Modernes à Paris, les photos originelles ont, elles, été publiées en 1971. Larry Clark avait alors frappé son époque sur un nerf sensible, en étant précurseur, assez pour la choquer là où elle en avait besoin…Mais plus de trente ans se sont écoulés depuis. En 2014, après le tournage de son dernier film en date, The smell of Us, le même Larry Clark s’entendait décrit comme ayant « pété les plombs » par l’un de ses acteurs, Lukas Ionesco. S’enfoncer dans les images les plus dérangeantes, faites de sensualité, de provocation et de désenchantement de la jeunesse lorsqu’elle se perd, conduit au moins à perdre la tête. Et Larry Clark s’y est aventuré si loin qu’il n’arrive plus en à ressortir. Gaspar Noé est loin de cet investissement. Il se contente de se fantasmer lui-même en réalisateur subversif, projetant ses fantasmes masculins sur l’écran et dans les yeux de ses spectateurs. Ce faisant, il voudrait leur imposer de les partager s’ils sont hommes, leur faire subir si elles sont femmes. A ses images, il n’accorde pas suffisamment de générosité, et ne les observe pas avec l’humilité adéquate. A ses spectateurs, il ne veut rien offrir, juste jeter son sperme à leur tronche comme il le fait lors de son plan d’éjaculation faciale – dont il est je pense, extrêmement fier. Il vit dans un cliché, qu’on pourrait espérer qu’il garde pour les jours de divan chez son thérapeute. Il ne sait ni filmer l’amour, ni le désir, résultat : en fait de choquer, ce film peut amuser, ou endormir.

*Velvet Underground, pour les cancres du fond. En cadeau, vous pouvez l’écouter ici.

Publicités