Quand Jupiter – Le destin de l’univers est sorti en 2015, Donna Dickens s’enthousiasmait à la vue du personnage joué par Mila Kunis, sur HitFix.com : « Women don’t always want superhuman robots to look up to. We want to be the same klutzy nobody who is cosseted and petted and told we’re special – despite all evidence to the contrary » (Pour ceux qui n’aiment pas l’anglais: « les femmes ne veulent pas toujours admirer des robots surhumains. On veut s’identifier au même balourd lambda qui se fait choyer et cajoler, et s’entend dire qu’il est « spécial » – en dépit de l’évidence du contraire. ») Ainsi s’élevait-elle contre la tendance d’Hollywood à peindre des protagonistes féminins de films d’action modernes comme des « Arnold Schwarzenegger with boobs » (Là franchement, je crois que mon module de traduction ne sera pas utile). A défaut de proposer un chromosome X supplémentaire à l’une des figures les plus emblématiques du film 100% testostérone, l’héroïne de 10, Cloverfield Lane s’attaque à un autre monument viril. Sans rire, si Mc Gyver cherchait son alter-ego féminin, il l’aurait trouvé en la personne de Michelle (Mary Elizabeth Winstead). Un rideau de douche, du scotch, une paire de ciseaux et une bouteille en plastique : un masque à gaz maison. Après un carambolage monstre, elle s’éveille dans une cellule inconnue, enchaînée à une canalisation, et transforme l’embout de sa béquille en arme de fortune à l’aide d’une clé pour l’aiguiser. Elle fait face à un vaisseau alien de la taille d’un porte-avions ? Qu’importe : un chiffon, un briquet et une bouteille, et le cocktail Molotov adéquat se retrouve projeté dans la « bouche » du vaisseau.

Il va sans dire que Michelle n’a donc rien d’une « petite princesse [fragile] », contrairement au rôle que voudrait lui faire jouer Howard (John Goodman, exceptionnel en caricature de théoricien du complot obèse). Une héroïne qui porte haut le flambeau des réclamations féministes du vingt-et-unième siècle, appelant à la barre des personnages féminins enfin autonomes et non plus victimes. Là-dessus, pari gagné assurément pour Michelle. Ca ne l’empêche pas de conserver son maquillage impeccable jusqu’au brillant à lèvres après son accident de voiture monstrueux – de le conserver d’ailleurs, en n’importe quelles circonstances.  C’est ce même personnage qui admettra de lui-même sa tendance à « fuir les problèmes » plutôt qu’à les affronter – réflexion qui clôture bien entendu le film, en présentant un ultime choix à Michelle entre l’escapade et l’affrontement. Sa croisade psychologique n’a rien de vraiment extraordinaire, mais le cadre dans lequel elle l’aborde, lui, mettrait sur la touche n’importe quelle technique de psychothérapie, même d’avant-garde.

Le film s’ouvre sur elle, qui quitte son fiancé, pour une raison inconnue. Pas de dialogue, seule la musique, douce, triste, elle berce le spectateur au fil de plans fluides qui s’enchaînent comme une chorégraphie. De son appartement à la route qui défile sous les roues de sa voiture, de la manière dont elle passe en « effaçant » une bouteille d’alcool sur son passage sans un bruit, Michelle emmène l’œil qui la regarde dans sa fuite, jusqu’au moment brutal de l’accident. Entrecoupé de silences, de noirs où quelques morceaux du générique apparaissent en blanc sur noir, puis le réveil. A partir de ce moment-là, commence sans doute la partie la plus intéressante du film. Michelle se retrouve enfermée, par l’éléphantesque Howard, un « fermier » autrefois membre de la Navy, spécialiste des satellites – selon les déclarations de son compagnon improbable, Emmett (John Gallagher Jr.). Il prétend qu’une attaque chimique (ou nucléaire) a eu lieu. Qu’au-dehors, l’air est irrespirable. Il tente à toute force d’en persuader Michelle, au départ incapable de le croire. Et c’est dans un enchevêtrement de détails, renforcés par les plans  resserrés sur un objet, un geste, une mimique, que commence le vrai défi de ce film : trouver si Howard est fou, ou non. Est-il possible que cet homme, obnubilé par la reconnaissance qu’il estime mériter, ait raison ? Possible, peut-être, mais acceptable ? Et quand bien même ses années de service à la Navy lui garantiraient une expertise certaine, est-il fou malgré tout ? Dan Trachtenberg s’amuse à promener son spectateur de doute en doute, en présentant tour à tour des situations oscillant entre le malaise et le sourire – le plan fixe sur la tête de « brave type » de John Goodman  au moment de passer à table, devant ses deux hôtes piégés dans cette parodie de famille. Howard est un personnage dérangeant : on voudrait qu’il se trompe. La vie dans le bunker sous la ferme, dans ce climat suffocant entre la tension, l’incertitude quant à la véracité de cette fameuse attaque, le décalage entre les tâches quotidiennes et la réalité de la situation…Cette atmosphère-là aurait dû faire de ce film une vraie trouvaille. Malheureusement, elle est trop courte. Rapidement éludée par la révélation de trop qui va pousser Michelle à tenter l’impossible. Emmett –  vite disparu, pour un personnage qui aurait mérité plus d’attention de la part de son metteur en scène – avec le « bras cassé typique du héros », est déjà laissé pour mort, sans surprise. Evidemment : dans tout film d’action qui se respecte, le héros se blesse effectivement  le bras, mais à la fin, pas au début.

Une fois la seconde – courte – partie du film débutée, le réalisateur semble hésiter entre Spielberg et McTiernan : l’apparition inopinée des extra-terrestres – dont le budget du film ne permettait visiblement pas la présence en pied – désole par son manque de nouveauté. Les « vaisseaux vivants » auraient pu apporter une touche intéressante, mais la facilité déconcertante avec laquelle Michelle fait crasher l’un d’entre eux laisse les bras tombants. Le manque de crédibilité de cette partie dépite, bien qu’une certaine tentative de second degré soit perceptible – Michelle qui, constatant en effet  l’existence des extra-terrestres lâche un « come on », plutôt traduisible par un « sérieusement ? » au vu de son expression. Il aurait été beaucoup plus culotté de laisser le doute planer jusqu’à la fin, ou alors de suggérer l’existence de ces Aliens avec plus de subtilité.

Un travail soutenu – des renseignements scientifiques pointus, comme le cadenas brisé par gaz refroidissant sous pression –, des plans variés – la caméra à l’épaule furtive en extérieur, qui semble « suffoquer » en même temps que Michelle pour finalement redevenir stable quand elle retrouve son calme – et une bande-son tout aussi surprenante – du punchy « Children, behave » au joli morceau d’ouverture intitulé sobrement « Michelle. » Le réalisateur donne le sentiment de s’amuser des codes invraisemblables du film à suspense, en rajoutant au résultat des touches d’humour plus qu’agréables – le maquillage à toute épreuve précédemment cité, l’hyper-réactivité de Michelle face aux situations désastreuses pourrait aussi être interprétée comme telle. Un film rempli de qualités, riche, avec une intention de départ excellente: celle de jongler entre les types de folie d’un seul personnage, et d’organiser un « quotidien » de vie autour de lui. La fin tartinée d’effets spéciaux inutiles, un peu simplette, gâche cet équilibre jusque-là presque délicat.

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