Ça va faire presque un mois qu’à Paris, on digère les meurtres de novembre. Si je ne pensais pas qu’un terroriste est incapable de second degré, j’aurais presque trouvé ironique le choix de la date du vendredi 13.

« Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? »

Dans nos éventuelles réponses, on a été limités très vite. Est-ce que c’était vraiment la solution adéquate de nous répondre « rentrez chez vous et bouclez-la »? A un pas de la COP21, on serait en droit d’en douter. Quand se sont rencontrés le deuil des vivants d’hier et le combat pour ceux de demain, là encore, j’ai douté d’un certain sens de l’humour noir chez les membres de l’état islamique.

Après les assassinats des figures de Charlie Hebdo, l’imam de Bordeaux – dont certes, je ne partage pas toutes les positions, mais ce n’est pas le sujet – a eu cette phrase: « n’ayant pas réussi à trouver un sens à leur vie, ces jeunes ont cherché un sens à leur mort« . Juste après les attentats de novembre, c’est le dessinateur Joann Sfar qui l’a formulé, dans un petit dessin si juste : « nos ennemis sont ceux qui aiment la mort.« 

Mais quand j’y pense…

Non mais a-t-on idée.

Quel genre de barge est-ce qu’il faut être, pour en venir à aimer la mort ? Pire, pour lui donner du sens ? Parce qu’en plus de la voir inexorablement s’inviter dans nos vies, il faudrait qu’on l’aime ? Hors de question de ressentir le début d’un semblant d’affection pour quelqu’un d’aussi grossier. Déjà, on ne rentre pas dans le quotidien des gens de cette manière: on frappe. Au moins. Non seulement elle arrive sans prévenir, mais en plus elle refuse de repartir. Essayez de discuter avec elle, elle coupe la parole sans vergogne. Elle prend sans retourner en échange, elle se sert sans rien demander: a-t-on déjà vu abstraction moins bien élevée que celle-là ? Même le hasard fait preuve de plus de civilité.

Ensuite, quelle interlocutrice plus rasante que la mort ? Avec elle, impossible de négocier, de toute manière elle a toujours le dernier mot.  Alors certes, il faut bien qu’elle soit là. Elle marque une fin. D’accord. Mais à part mettre des points finaux aux battements d’un cœur, qu’est-ce qu’elle sait faire d’autre ? Absolument rien. Elle en vient, parfois, à être une délivrance. Ceux qui la conçoivent de cette façon sont rares, bien que déjà trop nombreux. C’est un fait: la mort n’est rien de plus intéressant qu’une règle de grammaire dans un Bescherelle organique. L’ancêtre de tous les « Grammar Nazi », qu’on se le dise, c’est elle.

Lui faire confiance pour apporter du sens à quelque chose, c’est aussi logique que de mettre une majuscule à chaque adjectif épithète lorsqu’il suit un mot féminin pluriel dans une proposition principale. Comme ça, pour le fun.

Ce postulat posé, on n’a toujours pas répondu : qu’est-ce qu’on fait ? On n’a pas le droit de se rassembler, les dirigeants politiques sont écartelés entre leur état d’urgence et les régionales, et tout le monde se dispatche entre la peur, le « on essaie de faire comme avant » et les cents pas devant plusieurs décisions dont aucune ne réussit à s’imposer.

Mais quoi.

Non content d’avoir vu des gens qui auraient pu être des amis, qui étaient peut-être des amis, qui sont des amis d’amis, se faire transformer en morilles par une bande de produits du désespoir contemporain, en plus, il faudrait qu’on se taise ?  Il faudrait qu’on se subdivise en deux cent cinquante catégories sans possibilité de communiquer…Parce que la toute petite phrase, timide, que notre gouvernement et que tous les partis en présence formulent du bout des lèvres, c’est « nous non plus, on ne sait pas ». Des experts en diplomatie, en politologie, en philosophie, en gouvernance et en stratégie militaire, il n’en pousse pas en trois clics dans les commentaires d’un blog. Ça n’empêche pas tous les autres de pouvoir réfléchir aussi. Et ça n’empêche personne de refuser de mourir, personne d’avoir envie de vivre.

Après Charlie Hebdo, il y avait encore de la polémique ici et là. Cette fois, en novembre, tout le monde était d’accord. Tout le monde en France peut s’accorder à dire que non, ces gens n’auraient pas dû mourir. Alors pourquoi est-ce que j’ai le sentiment bizarre qu’on n’a jamais été aussi divisés ? Sans doute, peut-être, parce qu’on n’a pas eu la possibilité de se retrouver. De se parler. Parce qu’on est tous tellement loin les uns des autres. Parce qu’on est muets.

Ce n’est pas le moment de se taire. Au contraire, il a rarement été aussi temps de parler. Est-ce que ça va changer le monde ? Certainement pas. Mais se taire, même un peu, c’est toujours une victoire supplémentaire pour cette bande d’excités qui nous tendent les bras osseux de leur amante faucheuse. Alors qu’on parle, tous. Qu’on hurle. Qu’on chuchote. Qu’on écrive. Qu’on saute. Qu’on rie. Qu’on danse. Qu’on versifie. Qu’on gesticule et qu’on se trouve, tous, où qu’on soit. Par internet, de visu, par téléphone, texto, e-mail…Nous sommes là. Il faut qu’on le sente. Le mot est vieux, et pourtant c’est le bon : nous sommes un peuple. Un peuple vivant, qui compte le rester.

Un peuple qui a envie de vivre. Et envie de le montrer.

Akem Syl’.#

 

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