En avant donc pour le pont de la rivière Kwaï, en 1942, quand la défaite japonaise n’était pas tout à fait officielle.

Après The King’s speech (2010) et Tinker Tailor Solider Spy (2011), Colin Firth avait placé haut la barre de ses performances attendues au grand écran. Les fans ne seront pas déçus : il rentre parfaitement dans le rôle d’Eric Lomax, ex-prisonnier rongé par les effets psychotiques d’un vieux traumatisme, toujours à l’aise dans ce masque de raideur froide « so British » devant la douleur, qui lui va comme une veste en Tweed.

Si ce personnage pour le moins charismatique demeure du début à la fin des plus justes, le reste du film, connaît quelques lacunes. Certes, Nicole Kidman apparaît charmante, la rencontre amoureuse et la cour qui s’ensuit font sincèrement sourire, tout en finesse et sans l’ombre d’un cliché. Dommage de voir la compagne de Lomax escamotée aussi vite qu’elle survient dans sa vie, réduite à un rôle effacé au second plan dont elle peine à sortir pour marquer le spectateur.

Spectateur qui pourrait se perdre, dans ce découpage entre flash-backs et présent, néanmoins cohérent, dont les transitions parfois brutales renforcent à merveille la quasi-folie du personnage. Toutefois, juste après la découverte de la radio clandestine – première moitié du film -, commence à se dégager un patriotisme maladroit quelque peu gênant sur ce qui aurait pu se transformer en chef-d’œuvre. Eric Lomax (joué par Jeremy Irvine dans sa version jeune) n’en finit plus de souffrir, battu à coups de bâtons, les bras brisés, puis traîné derrière une voiture les poignets attachés, enfermé dans une cage en bambous, replié sur lui-même et privé de nourriture, gavé d’eau, enchaîné à une table et se heurtant au plus dur des remparts : l’obstination de l’officier-traducteur de la Kempetai, Takashi Nagase (interprété jeune par Taroh Ishida), persuadé qu’une défaite japonaise est impossible. Plus que les tortures infligées à Lomax, c’est l’impassibilité butée de cet homme qui cause réellement la souffrance; idée trop vite endiguée par le flot incessant de sévices – qu’on pourrait croire prolongé dans le but de justifier les larmes de Patti (Nicole Kidman), si on est un peu suspicieux.

Et de cette mosaïque douloureuse commence à naître  une sorte d’écœurement pour le spectateur. Il en viendra sans doute parfois à fermer les yeux sur ce long épisode, jusqu’à l’élément déclencheur tardif : Nagase, vieillissant (cette fois incarné par Hiroyuki Sanada), est en vie, guide dans un musée en Thaïlande. Là, le film perd littéralement son objectivité pour sombrer dans un pathos surprenant, passant de l’illustration – peut-être excessive, mais factuelle – d’un crime de guerre, à sa condamnation sentencieuse. Colin Firth s’érige alors en monument de justice devant l’ancien soldat Japonais prostré, qui implore son pardon, sa lettre à la main. La bande-son n’y aide pas, trop nourrie d’un excès de violons dans une scène finale presque convenue, pour déboucher sur une morale conventionnelle : « I can’t forget, but I can forgive. » Le film donne l’impression de s’en excuser, d’ailleurs, « l’anecdote réelle », « l’histoire vraie ». Justement : si ce film a été réalisé d’après une autobiographie, on peine d’autant plus à avaler qu’un homme ayant traversé une expérience pareille puisse écrire des mots aussi évidents.

S’ajoute à cela la canonisation de Lomax : des prières des soldats devant la torture de Colin Firth jusqu’à l’absolution offerte par celui-ci à Nagase, ce personnage passe du rang de martyr, envoyé par l’âme damnée d’un suicidé faire la justice auprès d’un nouveau Ponce Pilate asiatique; à celui de Saint accordant le pardon, plus douloureux encore à accepter que la vengeance pour l’ancien ennemi. Une image de l’armée Britannique constamment flatteuse, tandis que les rangs japonais sont dépeints comme des opportunistes, aveuglés par un honneur en toc promis par leurs pairs. L’honneur n’est pas le sujet du film. C’est une oraison vertueuse dédiée à un ancien combattant Britannique, décédé en 2012. Sans un parti-pris aussi subjectif, ce film aurait pu rendre bien plus de justice à la mémoire de cet homme.

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