Reda Kateb a troqué la blouse blanche d’Hippocrate (2014) pour la veste noire d’un tireur d’élite : Vincent. Le changement, y a que ça de vrai.

L’histoire de Vincent, c’est celle d’un type dans une situation fragile, qui fait quelque chose de pas banal en pensant que ça va l’aider à en sortir. Le plot pourrait déjà faire lever les yeux au plafond sans une composition de personnages assez étonnants : Renaud (Johan Heldenberg, une découverte pour moi), l’entremetteur slave mi inconscient mi violent. JP, le coach de tir (Pascal Demolon), défini comme « un con » par le précédent. JP n’est certes pas une flèche;  pétri d’intentions ni bonnes ni mauvaises, mais simples. Trop simples pour Vincent qui ne peut y opposer qu’une injure, un « ta gueule » filmé au travers de la vitre de tir, comme pour y ajouter le recul dont Vinent manque à ce moment-là. Ou plus que le recul, l’air. « Respire », dit-il à Renaud pendant la séquence de safari dans les bois. Précisément ce que Vincent de son côté ne peut plus faire. Et c’est néanmoins lui qui résume le vrai plot de ce film: « il n’y a plus que toi, la cible et l’air. »

Un air rangé, bien que suffocant lorsque le film débute en plantant par quelques séquences le décor de son protagoniste : la maison impayée encore vacillante sur ses charpentes. Le père malade. L’argent qui revient en boucle, en asphyxiant Vincent. Quand il accepte le premier « contrat », il veut juste souffler un peu. Son air ambiant l’étourdit dans la boîte de nuit, retranscrit par ces plans rapides successifs et tournoyants où se mêlent les visages féminins, les verres d’alcool et le son battant de la musique. Parce que l’air est aussi le son, le silence dont Vincent ne peut plus se passer – il l’admet lui-même -, quand il garde son casque de tir sur les oreilles malgré sa solitude à la maison. Et puis vient le rejet, ce « faut plus qu’on se sépare », jeté à Delphine (Ludivine Sagnier, convaincante). Vincent ne veut plus être seul face à la cible…On aurait pu s’arrêter là mais non, le réalisateur préfère ajouter des ressorts plus convenus à son scénario : le héros ne veut pas devenir une cible. L’éternel retour du « tireur pris en chasse »…Là, vraiment c’est dommage. Pourtant Vincent est un personnage intéressant : face à son miroir, peut-être commence-t-il déjà à repenser à son père, si seul que la dernière compagnie qu’il tolère est celle d’une prostituée. Ainsi d’ailleurs le fils considère lui aussi peu à peu toutes les présences féminines de la même manière. Il prend brutalement Valérie, sa belle-sœur  (Laure de Clermont-Tonnerre, irritante à souhait). Après un moment d’amour avec sa femme, il laisse tomber un paquet d’argent aux côtés de cette dernière, avec une phrase négligente et crue. Il joue au caïd; c’est sans compter sur l’air, qui résiste, toujours. Et Vincent n’atteint pas sa cible, la seule dont il rêve : une vie « mieux qu’avant ». Non, il n’y a pas à tortiller : Fred Grivois aime inventer des personnages. Et pour ça, il est plutôt doué.

Le rendu du son et de l’air, les vraies têtes d’affiche du film, se joue entre les fondus en arrière-plan et les fondus sonores. Ce son sourd, ces images brouillées retranscrivent  avec une certaine justesse le duel du personnage principal. Un film difficilement classable, difficilement critiquable. Un plan fixe final trop long, mais qui laisse au spectateur une curieuse impression de mélange entre le calme et le malaise. Ce demi-sourire sur les visages des parents. Parce qu’enfin, la famille est réunie. Le seul défi restant  apparaît, timide, sur la banquette arrière: Alexia (Blanche Hemada Costoso), la fillette qui ne comprend pas ce qui se passe.

De bons ingrédients pour faire un film plus surprenant, alourdis par un plot trop classique, et un déroulement assez prévisible. On espérait plus de Renaud, coincé entre la crainte et l’autorité qu’il peut inspirer. Plus de Delphine, remarquablement absente alors qu’elle aurait pu être elle aussi une « résistance » face à Vincent. Reba Kateb de son côté rentre parfaitement sans son rôle. Mais l’ensemble souffre encore d’un côté scolaire, laissant espérer que Fred Grivois s’autorise à prendre plus de risques lors de son prochain film.

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