Quand j’étais petite, je voulais toujours obtenir la figurine féminine dans les Kinder Surprise. La figure de la fille, celle supposée représenter la beauté. Ce n’était pas vraiment le fait qu’elle soit fille qui importait, c’était son caractère unique. En général, dans chaque série de Kinder, il n’y avait toujours qu’une seule fille, respect du quota paritaire oblige. Et moi, c’était l’unique que je voulais. La seule, la vraie. La rare aussi.

N’importe quel psychologue en solde me dirait que je cherchais une reconnaissance par-là. Quelque chose comme un signe qui dénote : « oui, c’est toi qui l’a, toi qui est choisie », comme la fève le jour de l’Epiphanie. Sauf qu’à l’époque je ne me rappelle pas d’autre chose que d’avoir englouti la coque en chocolat aussi vite que possible avant d’éventrer la capsule pour découvrir la surprise. Là, il avait deux moyens de me faire plaisir : me donner une figure féminine, ou alors quelque chose à monter. Avec le schéma d’installation façon Ikea et les autocollants qui fatalement entamaient leur fonction décorative en diagonale. Est-ce qu’on pourrait trouver une explication psychologique au fait que je n’aie jamais réussi à en coller un seul parfaitement droit, sans doute mais je ne vois pas laquelle. La plus facile serait sûrement de dire que je manifestais déjà des tournures d’esprit biscornues. Et tant qu’on y est, une attirance pour les femmes de par ma préférence pour les figures féminines. Ou encore une volonté d’identification, d’atteindre l’essence même de la féminité et pourquoi pas de l’incarner.

Pourtant, il n’y a rien qui m’embête autant que ce double chromosome X lorsqu’il décide de se manifester tous les vingt-huit jours. C’est peut-être pour ça que la psychologie et moi-même ne tombons jamais d’accord. Peut-être aussi parce qu’elle a toujours voulu me situer là où je n’avais pas envie d’être, me marquer du label « cérébrale » sans que je comprenne ce que ça avait d’important. Parce que joie de toute une tripotée de termes barbares qu’on a pu utiliser pour me définir. Et j’aime pas qu’on me force à ressembler à un champ lexical.

Néanmoins, je doute qu’un cerveau si bavard ainsi proclamé puisse conclure que l’argent n’est pas forcément un bienfait en achetant une boîte de Kinder Surprise. Aujourd’hui, Ferrero s’est sans doute découragé de me voir coller mes stickers de travers, vu qu’ils ne distribuent que des figurines déjà montées. Fini le petit quart d’heure de travaux manuels acharnés et la victoire triomphante lorsque les roues crissent sur la table en bruissant comme des  rasoirs automatiques, ou que la petite hélice tourne au gré du pouce. Désormais, les figures sont faites, raides, grandes, gardent la pose et le visage presque bien peint, ce qui pour un Kinder tient de l’aberration. L’étalage de leur fortune se retransmet dans la surprise, qui n’a plus ce goût de jeu que chaque goûter avait avant. Il est nécessaire de montrer qu’ils sont riches, de fait, les voilà orgueilleux de priver l’enfant de son duel avec le schéma, des petits trous dans lesquels emboîter les embouts qui tiennent souvent de l’épreuve. Et moi de contempler ma figurante d’Astérix et Obélix : au service de sa Majesté sans sourire, même si c’est une femme. Je dois vieillir.

Le goût du mécano passe avant la figure unique. Il faut monter, comprendre, réfléchir et vaincre. Si la solution est sur la page de gauche, quel intérêt de lire la consigne. Tout juste un sol à emboîter sous sa robe sans pieds et la voilà parfaitement droite, sans même ce petit caractère bancal qui l’eût faite mienne, et pas le énième numéro d’une série d’un milliard. Elle tient sans expression sa tasse rose, son amphore bleue calée contre la hanche, et fixe droit devant elle l’inéluctable échec que sa présence vient d’avoir sur mon sourire.

L’argent est aux Kinder ce que la culpabilité est à l’être humain : un privatif au jeu.

(Là, je m’emballe un peu).

Copyright Photo : http://www.volcanic.fr/loeuf-kinder-une-belle-surprise-qui-vaut-de-lor/

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